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Family

Exhibition

I want

Anne Berest

Family Issue

Illustration
Francis Picabia

LA FAMILLE FRANCIS PICABIA 1923 — Encre sur papier — 36,5 x 31,5 cm S.b.d.c. Francis Picabia D.b.d. 1923

Ce dessin est chez moi, au-dessus de mon bureau. 
Je le regarde, des heures durant, sans plus le voir
— d’ailleurs. Tant je le regarde.
Il s’intitule La Famille et pour moi, il illustre le dégoût que pouvait ressentir l’artiste, Francis Picabia, vis-à-vis de sa propre famille.
Regardez cet homme, en robe de chambre, confor-tablement installé dans un fauteuil, pensif — s’apprête-il à lire ? Etait-il en train de s’endormir ? 
Et sa femme, bras tendus, la pauvre. Elle semble lui réclamer quelque chose… du temps, de l’argent, pire, de l’attention. Mais l’homme, protégeant sa tête entre ses bras, se bouche les oreilles pour ne rien entendre.
Entre eux, un petit enfant nu ajoute du désordre et sans doute du vacarme à cette situation déjà pénible pour le père de famille — cherche-t-il à faire une bêtise ?
Ce dessin fige un instant précis, celui qui précède
la tempête. On peut déjà entendre la dispute qui va suivre, avec les portes qui claquent, avec l’homme qui prend son manteau et s’en va, sans destination, dans l’unique
but de fuir. 
Francis Picabia n’aimait pas s’occuper de ses enfants et ne s’intéressait pas à propre famille. Parfois, il culpabilisait. Parfois… Mais très peu, en vérité. 

Le problème que tout artiste se pose, est celui de la famille. Comment créer des œuvres et élever des enfants ? Ces deux choses demandent trop de temps, trop d’attention, pour être compatibles.
Car un artiste, qu’il peigne, qu’il écrive, qu’il photo-graphie, qu’il joue, qu’il dirige ou qu’il compose, ne peut se préoccuper des machines à faire tourner, des bulletins à signer, des goûters à acheter, des vacances à organiser, des devoirs à terminer. L’artiste doit s’ennuyer des journées entières, il doit jouer à des jeux absurdes, il doit faire des siestes l’après-midi — il doit avoir des occupations d’enfant. Or pour être un enfant, il ne faut pas en avoir.
Je le sais bien.
Et pourtant, comme beaucoup de femmes artistes, je crois en l’impossible, et chaque jour je fabrique cette utopie qui consiste à être une mère, tout en construisant une œuvre. Je veux réussir à être un écrivain, tout en m’occupant de mes enfants.
Combien c’est difficile.
Combien c’est passionnant.

Ce petit enfant que l’on voit sur le tableau, c’est mon grand-père. 
Il a 4 ans en 1923. 
Il est l’enfant de la rupture, l’enfant de la séparation. 
Personne ne s’occupera de lui, personne ne l’habillera d’un amour décent. Et il se suicidera à l’âge de 27 ans. 
Ce dessin est chez moi, au dessus de mon bureau. Je le regarde
des heures durant, quand je suis attablée pour écrire. 

LA FAMILLE FRANCIS PICABIA 1923 — Encre sur papier — 36,5 x 31,5 cm S.b.d.c. Francis Picabia D.b.d. 1923

This drawing is at home, above my desk.
I look at it for hours at a time, no longer seeing it even, I’ve looked at it that much.
It’s called Family and for me, it expresses the disgust that the artist, Francis Picabia, might have felt towards his own family.
Look at this man, in his dressing-gown, sitting comfortably in an armchair, pensive — is he about to start reading ? Or is he falling asleep ?
And his wife with her arms outstretched, the poor thing. She seems to be asking for something from him… time, money, worse even, attention. But the man, shielding his head with his arms, stops his ears so as not to hear anything.
Between them, a small naked child adds to the disorder and the chaos of the situation, already so irksome for the father of the family — is he about to do something naughty?
This drawing freezes a precise moment, the calm before the storm. We can already feel the fight about to happen, the slamming doors, the man grabbing his coat and leaving, with no particular place in mind, just to get away.
Francis Picabia didn’t like looking after his children and wasn’t interested in his own family. Sometimes, he felt guilty. Sometimes… but very rarely in fact.

The problem every artist has to negotiate is family. How to create artworks and to raise children ? Both of these things demand too much time, too much attention, to be compatible.
For an artist, whether he paints, writes, takes photographs, acts, directs or composes, can’t worry about doing the washing, signing permission slips, buying tea-time treats, organising holidays, finishing the homework. The artist has to be bored for days at a time, has to play absurd games, has to take afternoon naps — 
he has to behave like a child. You can’t be a child and have children.
As I know only too well.
And yet, like many women artists, I believe in the impossible, and every day I build this utopia which consists of being a mother, whilst creating a work of art. I want to succeed in being a writer, all the while looking after my children.
It’s incredibly difficult.
It’s incredibly stimulating.

The little child in the painting is my grandfather.
He was 4 years old in 1923.
He was the child of a break-up, of a separation.
Nobody looked after him, nobody swaddled him in love. And he committed suicide at the age of 27.
The drawing is at home, above my desk. I look at it for hours at a time, when I sit down to write.

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