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Wax

Exhibition

I want

Christophe

Wax Issue

In conversation with
Pierre Lescure

Photographer
Lucie Bevilacqua

A MOI, TU VEUX PARLER DE CIRE ?
UNE SOIRÉE CHEZ CHRISTOPHE

Une nuit, il y a quelques semaines. Je prépare le récit de cette soirée avec Christophe. Trou de mémoire : quelle voiture mon ami a-t-il perdue, lors d’une longue nuit de poker, au milieu des années 70 ? Ma question part en texto à 1h45. La réponse est venue deux heures plus tard, nette et précise : «Une Mustang 1967 cabriolet, bleu pétrole métallisé, intérieur cuir bleu marine. On jouait au Club des Saints Pères, en haut… Je suis reparti en tacos… Le mec ne m’a même pas raccompagné ! »
Pas de nom, évidemment, mais sûr que Christophe n’a pas le visage du gars devant les yeux lorsqu’il m’écrit. Mais plutôt, le cuir bleu et les yeux de la Mustang 1967 !

Voilà : un épisode des mille et une vies d’un même homme, né en I945, que ses existences ont construit mais –comme disait l’autre– qui ne l’ont pas changé… Autant le dire tout de suite : les mille vies ne tiendront pas dans cette page. Je vais surtout laisser parler Christophe qui, avec sa voix inimitable, son visage fin et puissant à la fois, saute d’une vie à l’autre sans jamais finir une phrase, signifiant la suite d’un coup de menton altier, s’interrompant juste pour une gorgée de Whisky Sour (Jack Daniel’s, citrons pressés, sirop de sucre et glaçons, à frapper au shaker bien comme il faut : Christophe est un expert). «Je l’ai fait léger… très fruité…» Je l’avais accompagné dans la cuisine pour la préparation. Il m’avait montré la poubelle : « j’y ai jeté direct, tout à l’ heure, une gentille carte de vœux qui me disait de prendre bien soin de moi en 2016.» Le contraire de sa vie. Ce qui ne signifie nullement de ne pas se préserver. Christophe boit du bon, mais à courtes doses. Il dort beaucoup, mais de 4 heures (au plus tôt) à 15 ou 16 heures. Il mange bien (italien ou asiatique, au choix) et uniquement des produits de qualité. Des amis. Plein de lieux. Souvent chez lui, souvent seul. Souvent avec Lucie, sa fille photographe.
Nous les rejoignons dans son appartement du boulevard Montparnasse, à deux pas de Port-Royal. Un immeuble des années 30 à tomber de beauté. « C’est celui que l’on appelait la petite usine d’Helena Rubinstein. » L’appartement d’angle a son cœur : un grand U de synthés et de claviers, au milieu desquels il s’installe, sur un fauteuil de dentiste signé Starck.
Pas de semaine sans qu’il trouve un nouveau son. Son nouvel album Les Vestiges du Chaos (un des titres, avec des paroles de Jean-Michel Jarre, de retour à ses côtés après trente ans et quelques immortels : Les Mots bleus, Les Paradis perdus) sort en avril. Mais déjà, Christophe a «des sons d’enfer pour celui d’après» qu’il voit, sinon sans parole, en tout cas « en yop » (d’autres disent yaourt), une « langue » qui exprimerait peut être encore plus ses rêves poétiques.
Avec mes amis d’Exhibition, Valérie et Edwin, nous nous sommes assis à sa table de cuir noir gansé. « A moi, tu veux parler de cire ? » Une gorgée de ce Sour si bien fruité… «En pension, à Montlhéry, on se levait (coup de menton)… Tu vois ?… à 6 heures. Le premier debout, je me crachais dans les mains et je fonçais cirer mes chaussures, mon grand plaisir… Cirage noir de l’ époque — Ca Va Seul !- et j’ écoutais en boucle le Lonely Avenue de Ray Charles, que je venais de découvrir. » 

Quand il parle, presque sans s’arrêter, Christophe est comme un peintre impressionniste, des touches par-ci, par-là et, en même temps, le goût de la précision, du nom qui fait référence, la recherche des effluves sensorielles et sentimentales. « Mes grands souvenirs de cire, c’est au 13ème RDP, à Dieuze, en Moselle. » Au quoi ? « Pour des petites conneries : deux Solex, trois mobylettes, on m’a envoyé en disciplinaire au 13ème Régiments de Dragons Parachutistes… » L’appel du lieutenant résonne encore : «Dragon Bevilacqua, sortez du rang ! » Pas fou des militaires, il aimait bien les exercices, « y compris dormir dans la neige » et les corvées de luxe : «Cirer les parquets jusqu’ à la perfection. Un passage ou deux de paille de fer, une couche de cire, puis la seconde, pour laquer. Tu vois ? » Et les sauts en parachute ? «Pas eu le temps ! Une engueulade, quinze jours de cellule. J’ai déserté, été récupéré à Nice, et un gentil colonel m’a fait diriger vers l’hôpital du Val de Grâce… » Christophe habite aujourd’hui à deux pas de cet hôpital réservé aux militaires et aux chefs d’Etat. Il y a presque ses habitudes. La cire, le cirage, c’est aussi cette boîte d’un beau vert-de-gris, très militaire, qu’il a chiné un jour : «Elle date de 1940 ; on l’a retrouvée dans une grange qui appartenait à l’arrière grand-père de quelqu’un. » Voilà tout Christophe en une phrase et sa manière unique de conter. On dirait une chanson, non ?
Je lui passe mon coupe-ongles pour qu’il soulève le couvercle. « Attention, vous n’avez jamais senti çà ! » Oh que non… La boîte ouverte, une forte et belle odeur nous trans- porte tous les trois, depuis cette matière ocre, grosse comme un petit foie gras et qui, 70 ans après, répand toujours son parfum intense. Christophe referme : « C’ était pour cirer les rangers de l’armée. Imagine le brillant et l’odeur des chaussures… » Son militarisme s’arrête au laqué des rangers. 

Il enchaine sur la cire d’abeille de Saint-Tropez dont le parfum embaume les appartements. Ou celle de Valensole, dans le Lubéron. «On croque dans la cire, le miel coule dans ta gorge et tu recraches les al- véoles. » Son geste mime le rituel.
Je lui parle de son amour des matières : son piano, ses postes de radios, ses juke-boxes des années 40. Et la « pelloche » : « C’est aussi ça que j’aimais avec mes films 35 mm et ma salle de projection. Jusqu’à 500 films. J’ai tout revendu… Avec l’arrivée du piratage industriel, ça devenait trop compliqué. »
«Tiens!Regarde!»Il y a une table basse sous la grande qui nous réunit. Il en sort un poisson en plastique qui chante, un gros pistolet façon Manga, un livre illustré sur Juvisy- sur-Orge, où il est né. Enfin, une petite boîte, qu’il ouvre. «Touchez, sentez de la vraie pellicule de film… Vous êtes en train de humer la bande annonce de Pulp Fiction ! » Et Christophe rayonne.
Je regarde des photos de lui avec Bashung, James Brown et Lou Reed. Un autre chanteur ? Du tac au tac : « Brassens ! Et son touché royal de guitare. Je ne l’ai jamais rencontré mais je l’adorais. Souvent, en sortant de boite à 4 ou 5 heures, on filait en Lamborghini, avec un pote, à Crespières, où il habitait, près de Paris. On tournait doucement autour de chez lui, en regardant toute la bande de chats, sur le haut mur bordant sa maison. Ils dormaient sous la lune. »
Il enchaine sur ses instruments :
«Depuis mon premier concert solo, au théâtre Marigny, j’ai fait du chemin au piano. Pas virtuose, mais bien ! Je n’ai pas de main gauche, mais depuis toujours et pour tout, je joue avec mes défauts : ca fait la différence. »
Il se souvient de ses étés de tout jeune adolescent, au château de Davayat, dans le Puy-de-Dôme, avec sa mère : «J’aimais déjà les blés coupés (écoutez son titre magique et surréaliste Merci John d’ être venu) et, dans la chapelle du château, j’avais des désirs d’harmonium. Je chantais la chanson de Piaf et Charles Dumont, Quand les amants… »
J’enchaîne sur Aline, le premier 45 tours, sorti en 1965 : « Un grand arrangeur, Jacques Denjean, m’avait convaincu de l’orchestrer assez variétoche”. Depuis, je l’ épure peu à peu. Quand j’aurai 80 ans, Aline sera définitivement un vrai blues. » 

On va conclure avec la cire : celle des vinyles… «Ma préférée, c’est la cire des 78 tours… J’ai Mystery Train de Presley en 78 tours. Ah… Presley… Quand on aime quelqu’un passionnément, on est un peu jaloux que les autres l’aiment aussi. On pense savoir l’aimer mieux que les autres. On a un bel ego (il me regarde). Mais on n’est pas égoïste. »
Au fait, on a commencé avec le poker. Et la matière laquée des cartes ? « On joue entre amis, tous les samedis, de 23 heures à 6–7 heures. Avant les croissants à Montparnasse. On joue avec des cartes pros, celles avec des gros numéros. Et des jetons de collection… Petite, Lucie en emportait à l’ école en pensant que c’ était de l’argent véritable. Regarde… » Il montre des jetons magnifiques, couleur et touché. «On joue par 10 euros, pour le plaisir. Mais je fais venir un « donneur » professionnel, comme dans les casinos. On est sérieux…» Et les pertes d’antan ? « La pire, c’est quand j’ai perdue la belle montre noire que mon père m’avait offerte pour mes 14 ans. Depuis, je n’en porte plus… »
Et les parties de boules qui valaient si cher, naguère, au bois de Boulogne, et duraient des journées entières ? « Aujourd’ hui, je fais de l’hypermétropie. D’où mes lunettes bleutées. Je ne peux plus jouer : faudrait m’opérer. Ils” ne veulent pas, “ ils” disent que je suis trop speed. Tu veux voir ma collection de lunettes ? J’en ai une cinquantaine. Et puis non ! Aujourd’hui, c’est la cire. Vous reviendrez pour le numéro Spécial lunettes ! » Et il se marre comme on aime…
Allez, une dernière pour la route. Faut-il le croire ? Je vous laisse juges. «Je ne me lave pas les oreilles pendant un an (Lucie non plus n’a pas l’air d’y croire vraiment). Je ne touche pas à ma cire. Les sons se ouatent. Et quand l’ORL fait son office, c’est une sensation incroyable de renaissance. Un son pur, une écoute d’enfant. Tout neuf !» Même dubitatif, je l’imagine « redécouvrant » son nouvel album, après un passage chez l’ORL. Surréaliste, une fois encore. Vive Christophe ! A jamais… Valérie, Edwin et moi sommes redescendus de notre soirée dans les nuages bleus pour les lumières de Montparnasse. Nous nous sommes promis de revenir… pour le Spécial lunettes!