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Midnight

Exhibition

I want

Daniel Arsham

Midnight Issue

Interview
Cecilia Musmeci

Artworks
Daniel Arsham

Photography
David Brandon Geeting

Quel que soit le terrain qu’il choisit – l’art, l’architecture ou la vidéo – Daniel Arsham y lève le voile sur les paradoxes inhérents à nos conventions en matière de temps et d’espace. Ses expérimentations en liberté conduisent souvent l’artiste new-yorkais à des collaborations interdisciplinaires, qui sont devenues l’une des marques de fabrique de son travail. À l’occasion de sa prochaine exposition « The Angle of Repose », qui s’ouvrira à la galerie Perrotin (Paris) en octobre, nous avons envoyé à Daniel un exemplaire vierge du magazine en lui demandant de s’exprimer librement à partir de l’objet, comme s’il s’agissait d’un de ses supports artistiques habituels. Réputé pour ses installations et sculptures où l’archéologie, l’histoire, la géologie et la science baignent dans une aura de surréalité, Arsham s’est donc emparé de la maquette en blanc pour concevoir un chapitre du magazine. Nous avons discuté un moment avec Daniel afin d’évoquer ses projets à venir, et d’explorer plus avant les thèmes récurrents de son travail, ainsi que les sources de sa contribution artistique à Exhibition Magazine.

Whether he’s creating art, architecture or video, Daniel Arsham unveils the paradoxical side of general conventions of time and space. The New York-based artist’s boundariless experimentation often brings him to interdisciplinary collaborations, which have become a defining characteristic of his practice. In occasion of his upcoming solo show in Paris titled « The Angle of Repose » at Galerie Perrotin in October, we sent Daniel a blank copy of Exhibition Magazine and asked him to express himself freely as if it was one of common his artistic support. Renowned for installations and sculptures that infuse archeology, history, geology and science with a surreal flavor, Arsham took over the bare template and curated a section of the magazine. We sat down with Daniel to talk about his upcomig projects and explore deeper recurring themes in his work, as well as the inspiration behind his creative intervention on Exhibition Magazine.

Connaissiez-vous Exhibition Magazine ? Qu’avez-vous pensé en découvrant ce projet collaboratif, et qu’est-ce qui a inspiré votre création sur la maquette en blanc du magazine ?

Je ne connaissais pas le magazine, mais je trouve le concept intéressant. Son format inhabituel me plaît aussi. Il m’est arrivé d’être curateur de projets éditoriaux par le passé, mais je n’avais jamais fait d’intervention de ce type. Actuellement je travaille avec du sable, je crée des tas coniques sur des surfaces planes. On appelle « angle de repos » l’angle interne entre la surface d’un tas et son support : il s’agit de l’angle maximal permettant à un matériau de reposer sur un plan incliné sans glisser. Ses propriétés spatiales et temporelles m’intriguent parce qu’elles suggèrent l’idée d’impermanence alors même que la présence physique demeure. Sur le numéro vierge du magazine, j’ai conçu une série de tas de sable selon une gradation de couleur allant du bleu au blanc, qui ont été photographiés avant de disparaître.

Cendre volcanique, obsidienne, roche glaciaire, quartz rose… les matériaux élémentaires ont toujours été au cœur de votre travail, et ajoutent comme une couche de signification supplémentaire aux œuvres elles-mêmes. Quand et pourquoi avez-vous commencé à utiliser le sable comme médium ?

J’ai très souvent travaillé avec des matériaux géologiques parce qu’ils sont porteurs d’un certain rapport au temps. Le sable est constitué de roche et de minéraux, et c’est également un cristal. J’explore la façon dont ces matériaux se lient et réagissent à d’autres éléments. Ils peuvent être soumis au changement à n’importe quel moment et former autre chose. Leur utilisation donne à mes œuvres un caractère provisoire intrigant, qui conduit l’observateur à se demander si ce qu’il regarde est en train de s’effondrer ou au contraire de prendre forme. J’ai commencé à m’intéresser particulièrement au sable à l’occasion de mon exposition au High Museum of Art d’Atlanta, où j’ai recréé un jardin zen japonais, ainsi que plusieurs sculptures qui comportaient des sabliers.

En parlant de sabliers, le dernier court métrage que vous avez réalisé s’intitule justement Hourglass (« Sablier »), faisant écho au titre de votre exposition à Atlanta qui s’est ouverte en mars. Cet objet incarne en quelque sorte un thème central de toute votre production artistique : le temps. Pouvez-vous en dire davantage sur votre fascination pour le sablier comme objet et pour le sable qui le fait fonctionner ?

Le sablier mesure le passage du temps, mais lorsqu’on l’observe, on a plutôt l’impression que le temps s’étire et que les minutes ne finissent jamais. L’écoulement du sable induit une dimension de répétition et d’éphémère, qui le relie aussi aux jardins zen et à cette action répétitive de ratisser le sable. Un autre élément qui m’intéresse dans le sablier, c’est que la base et le sommet sont constamment inversés, qu’il n’y a pas de sens unique. Selon la manière dont on incline le sablier, c’est une sculpture différente qui se dévoile lentement, comme une découverte archéologique cachée sous le sable.

Une certaine légèreté se dégage de votre travail inspiré des jardins Zen à Atlanta, ainsi que de l’exposition « Circa 2345 » qui s’est tenue à New York l’automne dernier, qui provient sans doute des couleurs que vous avez commencé récemment à inclure dans vos œuvres. Diriez-vous que vous entrez dans une phase artistique où la réalité est abordée de façon plus abstraite, plus onirique ?

Pas vraiment. Une grande partie de mon travail est encore en noir et blanc. Les couleurs me permettent de souligner différemment les propriétés des matériaux, et de les explorer à travers un spectre plus large. Mais même lorsque j’ai recours à la couleur, j’en limite toujours le choix en fonction des matériaux que j’utilise. Par ailleurs, le monochrome comporte de nombreuses nuances.

On sait que vous êtes daltonien, et vous avez récemment acquis des lunettes à verres spéciaux qui vous permettent de percevoir davantage de nuances colorées. Votre vision du monde a-t-elle entièrement changé ?

Je ne les porte que dans des cas particuliers, et les utilise principalement comme un outil de travail, pour vérifier la couleur exacte d’un pigment par exemple. Tout en couleurs, le monde sature.

Utilisez-vous ces lunettes pour regarder les magazines ?

Non.

Le thème de ce numéro est « Minuit ». Qu’est-ce que cela vous évoque ?

Je dirais, l’espace et les planètes, et en particulier la lune. Je travaille sur une série de sculptures autour des phases de la Lune, avec une gradation de bleus similaire à celle des tas de sable que j’ai créés pour le magazine. La couleur bleue évoque la lueur de la lune, la lumière bleutée que l’on voit dans le ciel la nuit.

Toutes vos œuvres présentent un contraste entre quelque chose qui se dissout lentement et quelque chose d’extrêmement solide, fait pour résister au passage des années. Quel est votre rapport à la notion d’impermanence, au passé et au futur ?

Je crois que beaucoup de mes œuvres sont un mélange de tout cela. Le concept du jardin zen par exemple, sur lequel j’ai travaillé pour mon exposition à Atlanta : c’est un lieu qui existe depuis des centaines d’années, paraît toujours identique, et pourtant est neuf et recréé chaque jour. Le jardin lui-même n’est pas modifié au cours du temps, mais les motifs dans le sable, eux, changent. Il existe une sorte de confusion entre un lieu qui charrie une idée de permanence, et son impermanence effective. J’en ai joué en manipulant tous ces éléments, ainsi que la notion de temps : pas seulement celui qu’il faut pour le créer et le recréer, mais aussi sa temporalité historique.

Ce dualisme entre l’éphémère et le durable est-il lié à l’ouragan que vous avez vécu dans votre enfance et à votre perception de la solidité ?

Cet ouragan dont j’ai été témoin, la vision d’une architecture transformée à une vitesse et avec une violence incroyables, inspire effectivement beaucoup de mes œuvres en lien avec l’architecture. Elles produisent un même sentiment d’étrangeté dérangeante, bien qu’elles soient calmes, délicates par ailleurs. On peut entrer dans une pièce où se trouve l’une de ces œuvres sans la remarquer immédiatement. Une partie de mon activité consiste sans doute en une extension de cette expérience, en même temps qu’une tentative d’en réduire la portée.

Définiriez-vous votre façon de « préserver » les éléments de notre culture et de notre histoire, à travers le corpus de l’Archéologie Fictionnelle, comme une forme de réaction au futur « dématérialisé » qu’on annonce ?

Je ne crois pas. J’essaie de partir d’objets iconiques, de choses que les gens puissent reconnaître dans de nombreux pays, et il me semble que mes œuvres fonctionnent de la même manière en Europe, aux Etats-Unis et en Asie. La mondialisation a créé des objets reconnaissables, et qui ont les mêmes significations, pour un public très large et éclectique. C’est cela que j’exploite. Mes œuvres n’ont pas de signification ou de propos particulier. Elles sont plutôt une invitation à repenser les objets de l’ordinaire, et l’univers qu’on a coutume de voir à travers eux.

De la photographie à la sculpture et à l’architecture, vous vous êtes emparés de médias et de supports créatifs variés. Qu’est-ce qui vous a conduit à la vidéo et aux court-métrages que vous avez réalisés dans les derniers mois ?

Simplement ma curiosité à l’égard de nouvelles formes d’expression et mon désir d’explorer de nouveaux espaces. À chaque fois que je suis entré dans un nouveau domaine, tel que l’architecture, le design, les films, j’ai trouvé des partenaires de qualité pour m’assister. J’ai une approche très lente : il m’a fallu beaucoup de temps avant d’accepter de présenter mes films, et jusqu’à ce jour je n’ai jamais montré mes photos publiquement, à l’exception de quelques images sur Instagram.

Que pensez-vous des supports papier et de la presse imprimée en tant que véhicules d’art et d’information ?

Ils me plaisent beaucoup. J’aime le livre comme objet, même si je pense que l’impression est devenue un luxe. C’est agréable d’avoir des magazines, mais on est souvent réticent à les transporter avec soi, ou bien on les oublie. La plupart de l’information que j’absorbe provient du numérique, mais je continue d’acheter beaucoup de livres et de revues.