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Dorian

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Daniel Salvatore Schiffer

Dorian Issue

Le dandysme, compris en son essence véritable, c’est bien plus qu’être à la mode. Il faut même inverser les termes de cette équation : le dandysme, c’est avant tout, et plus profondément, un mode d’être ! Ce dandysme métaphysique, Charles Baudelaire en décrit, à travers un insécable mixte de magnificence et de déchéance, la difficile mais sublime trajectoire existentielle, où se côtoyent anges et démons : « Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre. »1 , affirme-t-il, au terme de ses propres contra dictions internes, dans Mon coeur mis à nu . Ce sont là, cet appel du divin auquel se mêle l’attrait du diabolique, les deux mouvements opposés, centrifuges mais simultanés et en-dehors de tout manichéisme, d’une perpétuelle tension, sinon d’un constant écartèlement, au tréfonds de l’âme humaine. Cette audacieuse mais subtile thèse de matrice psycho-théologique, Oscar Wilde, discourant là, en opposition donc avec le dualisme platonicien, sur l’union de l’âme et du corps, la soutient lui aussi, quasi mot pour mot, en son flamboyant mais tragique Portrait de Dorian Gray (1890), chef d’oeuvre de la littérature fin de siècle : « L’âme et le corps, le corps et l’âme — quel mystère en eux ! Il y a de l’animalité dans l’âme, et le corps a ses moments de spiritualité. Les sens sont capables de raffiner, et l’intellect est capable de dégra der. Qui peut dire où s’arrête l’élan charnel, où commence l’élan psychique ? (…)

« Mystère que la séparation de l’esprit d’avec la matière, mais mystère aussi que l’union de l’esprit et de la matière. »

Wilde, quelques années plus tard, revient sur cette thématique. Il note dans son De profundis , confession épistolaire qu’il adressa, du fin fond de sa geôle de Reading, à son jeune amant Bosie : « Il n’y a pas une seule dégradation corporelle que je ne doive essayer de changer en une spiritualisation de l’âme. (…) Car (…) l’âme a également ses propres fonctions nutritives, et peut transformer en pensées pleines de noblesse et en passions de haute valeur ce qui en soi est bas, cruel et dégradant; mieux encore : elle peut y trouver ses moyens de s’affirmer les plus augustes, et peut souvent se révéler le plus parfaitement au travers de ce qui était destiné à profaner ou à détruire. »3 Paroles qui ne font que reproduire ce que Wilde, dès l’âge de vingt ans, au sortir de l’Université d’Oxford, avait déjà affirmé lors de sa tournée de conférences en Amérique : « Il n’y a rien, dans l’existence quotidienne et matérielle, qui soit à ce point mesquin ou vulgaire qu’il ne puisse être anobli, sinon sanctifier, par l’individu. »4 Cet antagoniste mélange de sublimation et de dépravation, ce paradoxal mixte de sainteté et de perversité au sein d’un même être, forme le schéma existentiel, tout autant que psychologique, de Wilde et, plus généralement, du dandysme.