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Disruption

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David Cronenberg

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Samuel Blumenfeld

REQUIEM FOR CRONENBERG

La trajectoire de David Cronenberg, alors que ce dernier a décidé d’y mettre un terme, se regarde comme un scénario millimétré. Une première partie de carrière, dans les années 1970 et 1980, où il écrit des scénarios originaux, qui culmine avec le visionnaire Videodrome (1983), le premier film sur l’ère du numérique, et ce bien avant son avènement. Une deuxième partie où le réalisateur canadien se concentre sur un travail d’adaptation pour le grand écran, Stephen King (Dead Zone, 1983), William Burroughs (Le Festin nu, 1991), J. G. Ballard (Crash, 1996), Patrick McGrath (Spider, 2002), Christopher Hampton (A Dangerous method, 2011), Don DeLillo (Cosmopolis, 2012) et Bruce Wagner (Maps to the Stars, 2014). Dans le troisième acte de son existence, David Cronenberg est romancier. Son premier roman, Consumés, a été traduit en France après une publication nord-américaine en 2014. Un deuxième devrait suivre. 

Mais David Cronenberg est surtout mort. Non pas « mort » pour les nécrologies des journaux et enterré au cimetière de Toronto, où le cinéaste réside. Mais mort professionnel. Embaumeur. Chroniqueur de sa disparition. Et, à travers celle-ci, de l’effondrement du monde dans lequel évolue le cinéaste, entre l’Europe et l’Amérique, le virtuel et le réel, nostalgie et modernité, athéisme et judaïsme, Hollywood et la Nouvelle Vague, Philip K. Dick et William Burroughs. Un univers composite, hybride, une improbable Mitteleuropa, qui s’appellerait le « Cronenbergland ». Ce monde qui s’est dérobé sous ses pieds est devenu le seul sujet du cinéma de Cronenberg à partir de 2007. Une mort dont le réalisateur définissait déjà les contours lors de la publication de son livre en France : « Je ne suis pas certain de vouloir faire un autre film, si je n’en réalise plus ça m’ira. » Il a suffi d’un court-métrage de trois minutes et quarante secondes, Le Suicide du dernier Juif du Monde dans le Dernier Cinéma du Monde, commandité par le Festival de Cannes pour son soixantième anniversaire – un festival qui imaginait sans doute un film plus festif, certainement pas un faire-part de décès – pour réaliser que le cinéaste canadien voyait à la fois une fin de l’Histoire et la fin de son histoire. 

Dans le Dernier Juif, deux journalistes commentent, pour la chaîne imaginaire MBT, en «Autobiocam», le fait divers de la matinée : un homme, incarné par Cronenberg en personne, manipule des balles de revolver, joue avec le canon de son arme qu’il entre et ressort de sa bouche. Les deux journalistes restent d’accord sur un point : le monde sera soulagé quand la salle explosera. Ils sont en effet là pour suivre en direct le dernier juif du monde qui a promis de se suicider dans les toilettes du dernier cinéma du monde. 

« C’est parfait, estiment les journalistes : les juifs ont inventé le cinéma. Ou plutôt, Hollywood, ce qui apparaît à leurs yeux comme la même chose. »

C’est parfait, estiment les journalistes : les juifs ont inventé le cinéma. Ou plutôt, Hollywood, ce qui apparaît à leurs yeux comme la même chose. Les films produits par cette industrie coûtent une fortune ajoutent-ils, et cette sous- culture dispendieuse disparaîtra en même temps que le dernier juif sur terre. Cronenberg avait réalisé son court- métrage après avoir entendu plusieurs prêches islamistes à la télévision canadienne réclamant l’extermination de tous les juifs sur Terre. L’ordre de mission lancé par le Hezbollah de débusquer les juifs partout où ils se trouvent avait également marqué le cinéaste ; il entraînait au moins deux questions à ses yeux : si le vœu de l’organisation terroriste venait à être exaucé, serait-il suivi d’une période de deuil ? Ou d’une série de célébrations dans les rues de certaines capitales du monde ? 

Deux des trois derniers films de Cronenberg, A Dangerous Method et Maps to the Stars, racontent, pour le premier, la mort de l’Europe et la disparition du judaïsme sur ce continent, et celle d’Hollywood pour le second. On ne peut imaginer œuvre plus ostensiblement testamentaire dans l’histoire du cinéma, où un cinéaste aura mis un terme à sa carrière, non par fatigue ou absence d’argent mais parce que l’époque et sa sensibilité l’exigeaient.
A Dangerous Method nous transporte au début du XXe siècle, lors des débuts de cette nouvelle science baptisée psychanalyse. Freud restait une rumeur perturbante. Carl Jung, sur le point de devenir Jung, donnait au concept de dualité une signification inédite. Mais le personnage central du film de Cronenberg est Sabina Spielrein, la femme qui se trouve entre ces deux génies et qui composera avec Freud et Jung une étrange relation à trois. Sabina Spielrein souffrait d’hystérie avant de devenir psychiatre et psychanalyste. Elle était l’élève et la maîtresse de Carl Jung à Genève puis s’était rendue à Vienne où elle s’était ralliée aux thèses de Freud. Le film résume son destin, avec une sécheresse bouleversante sous la forme d’un carton final qui donne une forme concrète aux visions du Carl Jung incarné par Michael Fassbender : le lac de Genève est rempli de corps dans une mare de sang qui serait celui de l’Europe. Sabina Spielrein est morte assassinée par les nazis en Russie, en 1942, avec son mari et ses filles. La psychanalyste semblait piégée dès la naissance, contrainte à tous égards, puis capable de maîtriser ses démons pour se trouver finalement engloutie par le plus grand éau du XXe siècle. 

Dans Maps to the Stars, probablement le point final de la carrière de Cronenberg au cinéma, Havana Segrand, une star américaine de 44 ans incarnée par Julianne Moore, est hantée, au sens propre comme métaphorique, par le fantôme de sa mère, star elle aussi, mais occupant une place bien plus importante au firmament. Havana Segrand tente de relancer sa carrière en interprétant un rôle tenu autrefois par sa mère dans ce qui fut son plus grand succès. Cronenberg décrit dans ce film un infernal culte de l’instant où les vedettes des années 1990 ont été oubliées tandis qu’une starlette de 23 ans est décrite comme proche de la ménopause. Le fantôme de Maps to the Stars est Sunset Boulevard de Billy Wilder, un film raconté par son protagoniste en voix off depuis l’au-delà sur une star du muet, folle et recluse, attendant son dernier gros plan. C’est aussi le premier film à avancer l’hypothèse que l’Histoire du cinéma pourrait connaître un terme. Après avoir vu le film de Wilder, David Selznick, le producteur d’Autant en Emporte le Vent, s’était écrié qu’Hollywood connaîtrait le destin de l’Égypte des pharaons, avec ses pyramides en ruines qui s’écrouleraient jusqu’à ce que le vent fasse disparaître les derniers accessoires du dernier studio. Maps to the Stars illustre ce fatalisme et partage ce goût de l’apocalypse, où le cinéma devient une société secrète avec ses fidèles, toujours plus épars, perdus dans un étrange rituel, dernier reste d’un monde sur le point de disparaître. Il nous rappelle à quel point « crash » reste le maître mot du cinéma de Cronenberg.

The career of David Cronenberg, now that he has decided to put an end to it, has the appearance of a precisely plotted script. First came the period during the 1970s and 1980s in which he wrote original screenplays, culminating in the visionary Videodrome (1983), the first film to explore the digital era, long before its advent. The Canadian director then turned his attention to adapting novels for the big screen, by Stephen King (Dead Zone, 1983), William Burroughs (The Naked Lunch, 1991), J.G. Ballard (Crash, 1996), Patrick McGrath (Spider, 2002), Christopher Hampton (A Dangerous Method, 2011), Don De Lillo (Cosmopolis, 2012) and Bruce Wagner (Maps to the Stars, 2014). In the third act of his life, David Cronenberg became a novelist. His first book, Consumed, has been translated into French following its North American publication in 2014. A second novel is expected. 

But, above all, David Cronenberg is dead. Not dead’ from the point of view of the obituary writers, nor buried in a cemetery in Toronto, where the director lives. But dead professionally. An embalmer. The chronicler of his own demise. And, through this, of the collapse of the world in which the film maker has evolved, between Europe and America, the virtual and the real, nostalgia and modernity, atheism and judaism, Hollywood and the Nouvelle Vague, Philip K. Dick and William Burroughs. A composite, hybrid universe, an improbable Mitteleuropa which we could call Cronenbergland’. This world, which has crumbled beneath his feet, has been the only subject of Cronenberg’s cinema since 2007. A demise whose contours the director was already defining when his book was published in France: I am not certain I want to make another film; if I don’t make any more that’s fine with me’. All that it takes to realize that the Canadian auteur has seen both the end of history and the end of his own story is a 3 min 40 short film, At the Suicide of the Last Jew in the World in the Last Cinema in the World, commissioned by the Cannes Festival for its sixtieth anniversary — a festival which doubtlessly imagined a rather more festive film, certainly not a death notice. 

In The Last Jew, two journalists commentate on the morning headlines of the imaginary network MBT, via Autobiocam’: a man, played by Cronenberg himself, plays with the bullets of the gun whose barrel he keeps putting into and taking out of his mouth. The two journalists concur on one point: the world will be relieved when the cinema explodes. In fact they are there for a live broadcast: the last jew in the world has promised to kill himself in the toilets of the last cinema in the world. 

« How thing, say the journalists — the jews invented cinema. Or rather, Hollywood, which to their mind is the same thing. »

How thing, say the journalists — the jews invented cinema. Or rather, Hollywood, which to their mind is the same thing. The films produced by this industry cost a fortune, they add, and this costly sub-culture will disappear along with the last jew on earth. Cronenberg made this film having heard a number of Islamist preachers on Canadian television demanding the extermination of all the jews on Earth. Hezbollah’s order to flush out Jews wherever they were to be found had also made an impression on the film- maker, who was preoccupied above all with two questions: if the wishes of the terrorist organization were ever to be fulfilled, would it be followed by a period of mourning or a series of celebrations in the streets of some of the world’s cities? 

Two of Cronenberg’s last three films, A Dangerous Method and Maps to the Stars, depict, in the case of the former, the death of Europe and the disappearance of Judaism from that continent, and in the case of the latter, the death of Hollywood. It’s hard to imagine a more agrantly testamentary œuvre in the history of cinema, in which a film-maker has called time on his career not through exhaustion or lack of money, but because the era and his sensibility demanded it. 

A Dangerous Method takes us back to the start of the twentieth century, and the beginnings of a new science called psychoanalysis. Freud was still just a disturbing rumour. Carl Jung, about to become Carl Jung, endowed the concept of duality with a hitherto unseen signification. But the central character in Cronenberg’s film is Sabina Spielrein, a woman who found herself between these two geniuses and who would form one corner of their strange triangle. Sabina Spielrein was a hysteric before becoming a psychiatrist and psychoanalyst. She was Carl Jung’s student and mistress in Geneva before going to Vienna where she embraced Freud’s theories. The film reveals her destiny with devastating curtness in a final title card which gives concrete form to the visions of Carl Jung (played by Michael Fassbender): Lake Geneva filled with bodies in the bloodbath of Europe. Sabine Spielrein was killed by the Nazis in Russia in 1942 along with her husband and daughters. She seems to have been trapped since birth, surrounded on all sides, able to overcome her demons only to find herself nally swallowed up by the greatest plague of the twentieth century. 

In Maps to the Stars, probably the lm that brought Cronenberg’s lm career to an end, Havana Segrand, a 44-year old American actress, played by Julianne Moore, is haunted in both the metaphorical and gurative senses, by the ghost of her mother, also a star, but burning much more brightly in the rmament. Havana Segrand tries to relaunch her career by playing a role once played by her mother, in which the latter found her greatest success. In Maps to the stars Cronenberg describes an infernal cult of the moment, in which the celebrities of the 1990s have been forgotten and a 23-year old starlet is described as approaching the menopause. The ghost in Maps to the Stars is Billy Wilder’s Sunset Boulevard, a lm about a mad, reclusive silent lm star awaiting her nal close-up, narrated by its male protagonist in a voice-over from the great beyond. It is also the rst lm to advance the hypothesis that the history of cinema could come to an end. After having seen Wilder’s lm, David Selznick, the producer of Gone with the Wind, proclaimed that Hollywood would end up like Ancient Egypt, with its Pharaohs gone and its pyramids in ruins, crumbling until the wind carried away the last props of the last studio. Maps to the Stars conveys the same fatalism and shares the same taste for the apocalypse, by which cinema becomes a secret society with its increasingly sparse adepts lost in a strange ritual, the last remnant of a world about to disappear. It reminds us to what extent crash’ remains the watchword of Cronenberg’s cinema.

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