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Blushing

Exhibition

I want

Gabrielle Smith

Blushing Issue

Written by
Gabriel Smith

La faute de goût reçoit le châtiment subtil des murmures, des regards en coin, des éclats de rire, des commentaires gras ou encore des mains qui cessent de se tendre. Elle force l’arrêt du regard, hypnotise presque ceux qui la désignent et la condamnent. Aux yeux des spectateurs, le ridicule donne une sorte de charisme inversé, de charisme négatif qui fascine lui aussi : l’incompétence rayonne peut-être aussi fort que le génie, mais ce sont d’autres murmures qui l’accompagnent. Celui que l’on regarde passer, celle que l’on observe du coin de l’œil, et qui a osé s’habiller de cette façon, ne sait pas, ne peut pas savoir, et c’est peut être d’abord cela qui appelle le rire, l’inconscience, l’incroyable aveuglement de celui qui a ainsi péché. Comme dans un vaudeville ou encore une comédie de Guignol où l’on en sait plus que les personnages, l’on rit de voir ainsi joué celui qui passe, de le surprendre dans une position de dupe, floué par son propre goût, par son trop peu de savoir, par les pièges de l’air du temps. 

Le sentiment du ridicule, une fois qu’il vient à la conscience de celui qu’on moque, est proprement tragique : dans l’humiliation que fait subir la désignation par les autres, il y a bien le sentiment de ne pas avoir su répondre de son propre destin. Le corps ridiculisé, faisant l’expérience de la mortification par la mauvaise exposition de soi, assigné à résidence, rivé à sa propre incompétence stylistique, à la manifestation concrète de son incapacité à se donner forme, résidant dans le lieu même de son échec, le promenant dans le monde, parmi les autres corps, souffre alors d’une hypertrophie de la conscience de lui-même : il fait presque l’expérience d’une dissociation, se désolidarisant de sa propre apparence, sentant sa propre image s’éloigner, lui devenir étrangère et même adversaire, devenir, pour ainsi dire, la croix qu’il porte. Prisonnier absolument de sa propre allure, il maudit celui qui lui apparaît maintenant, sous le regard des autres, il maudit ses propres penchants, et même plus largement toute sa manière, voudrait marcher au rebours des chemins qu’il ne sait pas s’empêcher de suivre, aller contre ce qui le guide souterrainement, contre les formes que sa vie semble, par une mystérieuse fatalité, devoir prendre sous le regard d’autrui. Ce sentiment de distance de soi à soi, où il croit se contempler lui-même dans une semblance d’hallucination, ne peut surgir que lorsque s’opère une comparaison : il naît lorsque l’apparence qui est la sienne, faisant l’épreuve de la rencontre avec un environnement, ne tient pas le coup de la perception d’autres corps, dont les allures semblent soudainement plus justes, c’est-à-dire à leur place, tandis qu’il s’apparaît à lui-même comme terriblement étranger, décontextualisé, hors de son lieu. Dans la solitude qui est la sienne, les autres sont étrangement plus proches de ce qu’il voudrait être qu’il ne l’est lui-même. Se reniant, il trouve à la fois son calvaire et son refuge dans l’admiration ressentie pour des apparences qui ne lui appartiennent pas, mais dans lesquelles il reconnaît péniblement ce qu’il voudrait, ce qu’il devrait être. Malgré tout son désir d’être de la fête, il ne parvient pas à s’y frayer un chemin, à intégrer le monde particulier auquel il souhaiterait appartenir, parce qu’il n’arrive pas à partager certaines façons, à faire siennes certaines formes.
Si l’on peut parler de faute de goût, ce n’est alors, semble-t-il, jamais dans l’absolu, dans une illégalité qui se définirait au regard d’une loi universelle qui serait le bon goût, mais toujours dans un certain cadre, au sein d’un certain groupe dont l’harmonie interne se trouve soudain brisé : quoiqu’on puisse trouver une expression paradigmatique de la faute de goût, par exemple, dans l’éclat grossier, la prise de parole intempestive au cours d’une conversation subtilement calibrée, elle existe dans toute incompréhension des règles tacites qui régissent un milieu, soit-il celui des motards, des archiduchesses ou des footballeurs. Se signalant par le sentiment d’une dissonance, d’une disharmonie, elle vient briser la composition fragile que tentaient d’instituer les efforts conjugués de tous les membres d’un groupe, pour exister comme tout cohérent. Elle existe partout où l’écart à un modèle mérite la condamnation publique, où une forme trop radicale d’inattendu vient troubler un contexte, et créer le scandale, partout où l’on a fait violence à un ensemble d’attentes intérieures vagues, d’archétypes intériorisés, de représentations tacites mais déterminantes, auxquels tout un groupe social se conforme quasi-inconsciemment, et par la pratique desquels il éprouve sa propre unité. Il n’y a donc pas de faute de goût seulement dans la contradiction de la haute-culture élitaire, des bonnes manières et du bon goût tels qu’on les entend dans leur acception la plus traditionnelle, dans la sortie du cadre de la culture grand-bourgeoise : il y a faute sensible dès qu’il y a incohérence contextuelle, incompétence à s’insérer dans un système esthétique et social donné, c’est-à-dire, dès qu’une saillie intempestive vient dénaturaliser un ensemble culturel, ou encore, miner la composition d’un tableau social.

Lapses of taste are punished. Sometimes subtly, with murmurs and sideways glances, or with guffaws, crude remarks, hands unexpectedly not proffered. They demand attention, almost hypnotising those who notice and condemning them. To observers, ridicule confers a sort of reverse charisma, a negative charisma, which is itself also fascinating : incompetence might shine as brightly as genius, but it elicits a different kind of response. The man we watch go by, the woman we look at from the corner of our eye, and who has dared to dress that way, does not know, cannot know, and it is perhaps that which provokes our laughter — the lack of awareness, the incredible blindness of the individual who has sinned in such a way. As in a vaudeville or puppet show where we know more than the characters, we laugh at seeing them played, seeing them caught out, hoodwinked by their own taste, by their lack of knowledge, by the traps of fashion.

The feeling of ridicule, as soon as it impinges on the consciousness of the person being mocked, is truly tragic : in the humiliation that comes with being singled out by others is the feeling of not having been able to assume one’s own destiny. The ridiculed body, mortified by an abject failure of self-presentation, finds itself under house arrest, shackled to its own stylistic incompetence, to the concrete manifestation of its inability to give itself form, residing in the very site of its failure, carrying it everywhere, among other bodies. It starts to suffer from a hypertrophying self-consciousness : it experiences something akin to dissociation, uncoupling itself from its own appearance, feeling its own image flee, become other and even inimical, becoming, so to speak, the cross it bears. The absolute prisoner of its own look, it curses the body it now sees through the gaze of the other, it curses its own proclivities, and even more generally its way of being; it would like to reverse back down the road it couldn’t help but follow, to go against its own subterranean impulses, against the form that its life seems, by a mysterious fatefulness, necessarily to take in the eyes of others. 

The feeling of being distanced from itself, whereby it seems to contemplate itself in something like a hallucination, can only arise as a function of a comparison. Such a feeling is engendered when its own appearance, when put to the test in an environment, cannot withstand the perception of other bodies, whose looks are more right, which is to say more fitting, whilst it experiences itself as horribly strange, decontextualized, out of place. In its own solitude, others are closer to what it aspires to be than it is itself. Denying itself, it finds both its Calvary and its refuge in the admiration of appearances which are not its own, but in which, painfully, it recognizes what it would like to be, what it should be. Despite wanting desperately to join the party, it cannot find its way there. It cannot integrate the particular world to which it wishes to belong, because it is unable to assume a certain manner, to make certain forms its own.

If we can talk about lapses of taste, it is never, therefore, it would seem, in the absolute. It is never a question of an illegality defined through reference to a universal law of good taste, but always in a certain context, within a certain group, the internal harmony of which is suddenly broken : although one could cite paradigmatic examples of lapses in taste — an eruption of crudeness, for example, an impetuous interruption in an otherwise subtly calibrated conversation — it is present in any failure to understand the tacit rules that govern a certain milieu, be it that of bikers, aristocrats or footballers. Announcing itself in the feeling of dissonance, of disharmony, it breaks up the fragile arrangement which all the members of the group have sought to maintain through a collective effort, the aim of which is complete coherence.

It exists wherever deviation from a norm merits public condemnation, wherever too radical a manifestation of the unexpected disrupts the scene and creates scandal, wherever violence is done to a loosely-defined set of internal expectations, of internalized archetypes, of unspoken but imperative representations, to which an entire social group conforms almost unconsciously, and through the practice of which it finds its unity. Lapses of taste do not only occur when elite high culture — good manners and good taste in the accepted grand bourgeois sense — is contradicted. There is a perceptible lapse as soon as there is contextual incoherence, an inability to insert oneself in a given social and aesthetic system, in other words, as soon as an inopportune outburst denaturalises a cultural architecture, or undermines the integrity of a social composition.

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