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Guru

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Gabrielle Smith

Guru Issue

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Gabrielle Smith

Exergue 1 : Alessandro Michele n’est peut-être pas si loin du métier de son père, qui était chaman.
Exergue 2 : Le designer transforme, par l’intermédiaire de sa griffe, le vêtement en objet sacré, opérant ainsi, au moyen de son « pouvoir charismatique », une véritable transsubstantiation de ses créations. Mais ce sont ses adeptes qui font de lui un magicien, et qui rendent réels ses oracles.

Ce que l’on appelle la « magie » de certaines formes de divertissement spectaculaire, que ce soit celle des parcs d’attraction, des feux d’artifice ou du cinéma hollywoodien, se retrouve également dans les représentations de mode. Les défilés, notamment, se présentent comme des images d’un autre monde, éblouissants à-côtés du réel, lieux d’illusionnisme et d’émerveillement renouvelés. Ici, le fantasme s’incarne et les rêves prennent corps : on voit défiler chez Gucci des femmes aux oreilles d’or et aux larmes devenues bijoux, chez Charles Jeffrey, on retrouve des atmosphères de grand bal queer, en forme d’ode à l’extravagance, tandis que défilent chez Comme des Garçons des silhouettes tout droit sorties d’un rêve gothique, précieux et futuriste. Mais s’il y a une « magie de la mode », ce n’est pas seulement parce qu’elle échappe, par ses fastes ou par sa théâtralité, au domaine de l’existence quotidienne. Elle est aussi une magie au sens strict, inhérente au monde et à son expérience quotidienne, c’est-à-dire un moyen de produire du sens, d’appréhender le réel et de s’y frayer des voies, mais encore un mode d’action, un pouvoir, une force exercée sur les choses et les hommes. Elle est la magie pratique et concrète dont Marcel Mauss a pensé un modèle universel, celle à qui Lévi-Strauss rend toute sa dignité intellectuelle dans La pensée sauvage, système cohérent de pensée et d’action, bien moins chaotique qu’on ne veut le croire. Pour comprendre cela, il ne faut peut-être plus tant regarder vers les podiums eux-mêmes, que vers leurs effets, leur influence, en somme vers les formes de pouvoir qu’ils exercent.

— Le « mana » de la mode

Dans l’Esquisse d’une théorie générale de la magie, Marcel Mauss décrit toute magie comme force de résolution d’un problème concret dont se préoccupe l’ensemble d’une société – et dans problème concret on peut autant entendre blocage technique qu’angoisse, incertitude collective. La mode tâche, dans cette perspective, de répondre à la question de l’apparence légitime de l’homme, question du « comment apparaître ? ». Elle vient s’offrir en réponse au désir d’apparaître encore, d’apparaître mieux, d’augmenter et de renouveler sans cesse les charmes du corps. Réponse concrète à l’inquiétude de l’image de soi, elle se constitue en action salvatrice, selon une temporalité rituelle du recommencement, investissant toujours de nouveaux objets de sa puissance. Elle est en cela une incarnation de ce que Mauss appelle le « mana », ou puissance magique, puissance de conviction et de résolution, « impersonnelle » dans sa pérennité et son autorité (depuis des siècles c’est la mode qui remodèle périodiquement l’image du corps) mais « revêtant des formes personnelles » (toutes les modes qui vivent un temps), existant dans le monde matériel par l’entremise d’êtres ou de formes individués. Ce pouvoir protéiforme de la mode, transcende tous les lieux dans lesquels il se manifeste ponctuellement : il n’appartient jamais à une forme, jean moulant ou pantalon large, minijupe ou robe longue, etc., mais en fait seulement le véhicule temporaire de sa puissance. Il faut ici remarquer que, comme toute magie, la mode institue son propre champ de force et donc de légitimité, elle pose les conditions de possibilité de sa propre efficacité : elle répond à des questions dont elle détermine elle-même la formulation. 

— La couture comme art divinatoire

Mais pour que des objets soient investis de ce pouvoir de mode et soient capables de répondre à la question du « comment apparaître », il faut des médiateurs, des intercesseurs, des personnes capables de les produire, ou au moins de les désigner comme tels. Il faut un magicien, pour transformer une forme vestimentaire quelconque en icône de mode : il faut Jacquemus, pour faire de la blouse de grand-mère à pois un objet de rêve, il faut Maria Grazia Chiuri pour déclencher une passion mondiale du béret en cuir. Et de fait, celui ou celle qui confie la responsabilité de ses apparences aux visions d’un designer, lui fait confiance comme au détenteur d’une puissance esthétique mystérieuse et incontestée, qui serait aussi une force de compréhension du présent. C’est d’ailleurs un lieu commun de la théorie de la mode que de dire que les couturiers sont « en avance sur leur temps », et qu’ils voient plus loin que tous leurs contemporains. Les corps soumis à la mode se comprennent dès lors comme en position d’attente, attente d’une révélation du futur, passant par le médium qu’est le couturier, et qui ne pourrait advenir sans lui : Alessandro Michele n’est peut-être pas si loin du métier de son père, qui était chaman. À la confluence d’un monde commun et d’un monde seulement pressenti ou rêvé, au croisement du matériel et de l’invisible, du présent et du futur, le designer amène ainsi à la vie des formes latentes, venant frapper par l’intermédiaire de son esprit à la porte de leur réalisation.

— La puissance charismatique du couturier

Mais si les représentations de mode, et surtout les propositions des couturiers, sont élevées au rang de paroles sacrées et semblent pouvoir être qualifiées de visionnaires, c’est aussi en raison de la confiance qui leur est faite par leurs fidèles. La foi en une parole de mode amène à sa réalisation dans le monde : c’est son public, ses adeptes, qui font du couturier un magicien, et qui rendent réels ses oracles. C’est dans cette perspective que Pierre Bourdieu et Yvette Delsaut, dans un article de 1975 intitulé « Le couturier et sa griffe : contribution à une théorie générale de la magie » font du couturier l’opérateur d’une « alchimie sociale ». Une fois sa légitimité reconnue par tous, il transforme, par l’intermédiaire de sa griffe, le vêtement en objet sacré, opérant ainsi, au moyen de son « pouvoir charismatique », une véritable transsubstantiation de toutes ses créations, dès lors investies d’une valeur transcendante. Le phénomène récent de capitalisation du nom des influenceuses et notamment des reines d’Instagram lançant des marques de mode offre un exemple frappant de cette transformation du produit par la puissance charismatique de l’individu. Car ce ne sont pas même en tant que produits du travail d’un designer expert que leurs créations sont achetées, mais seulement en tant qu’elles s’inscrivent sous l’autorité symbolique d’une jeune femme, belle et admirable, et donc, qu’elles renvoient, par suggestion, à un monde esthétique, à un paysage imaginaire, à un récit existentiel dont la consommatrice rêve d’être aussi l’actrice. À l’influenceuse, on fait donc confiance comme à une source surnaturelle de prestige et de beauté : l’on revêt, en s’enveloppant de son nom, l’ombre de ses qualités.

— Affabulations concrètes

Cette participation à un monde imaginaire, que celui-ci soit créé par Grace Wales Bonner, ou incarné par Jeanne Damas, constitue une des dimensions fondamentales de la mode. Dans le rayonnement imaginaire d’une pièce, dans tous l’univers que l’on projette sur elle, mais aussi dans la capacité qu’elle a à suggérer, à faire pressentir des aperçus de ce monde à ceux que l’on croisera en la portant, bref, dans ce lien entre le textile et le fantasme, s’identifie un des ressorts fondamentaux de sa puissance, qui est avant tout une suggestion. Un vêtement « fait » ceci ou cela : dans une telle tenue, on fait bibliothécaire, dans telle autre on fait princesse r’n’b, on fera un jour grande dame, un autre garçon manqué, etc. Et c’est précisément la fabrique de ce personnage temporaire qui apaise l’esprit, et qui fonde la vertu curatrice de la mode. Car en lui on se connaît momentanément une forme, une direction, presque un destin. La force de la mode est de savoir ravir le corps et de le faire vivre, par le biais de l’image, autre part, de la vie d’une belle histoire qui, si elle est comme une éthique rêvée, achevée, ne profite que d’une expression brève et fragile. Dans ce récit visuel de soi, réécrit par dessus celui de l’histoire biographique, de l’intériorité ou des actes, advient un ordre nouveau, une autre dimension de la personne, ordre d’affabulation concrète et de fantasme réalisé. S’y combinent en une même silhouette, des lambeaux de narrations diverses, qui se nuancent, se confirment ou s’infirment dans leurs lectures possibles – le décolleté profond nuance l’oversize, les sneakers nuancent le costume trois-pièces, etc. La composition d’une tenue est alors comme la possibilité retrouvée – pour quelques heures – d’une existence, ou mieux, de plusieurs existences que l’on aurait pu vivre, elle aménage des combinaisons impossibles, des rêves de puzzles existentiels, obéissant autant à des lois formelles qu’à des croisements éthiques complexes, où chaque genre, chaque narration implicite doit s’équilibrer avec telle autre. 

Poussant nos qualités d’identification et d’imagination sur le chemin d’un irrésistible vagabondage, elle se constitue en pratique active de recréation du réel, où les objets comme l’être se révèlent volatils et poreux les uns aux autres, où les images vivent autant par le biais des corps, que d’une intense existence fantasmatique. Son pouvoir est celui d’une réforme magique de soi par l’image, de la réalisation concrète d’un imaginaire existentiel : on peut dire de la mode qu’elle nous donne à sentir, vivre et penser la possibilité d’une vie autre, démultipliée, mettant au jour par sa révolution permanente des mondes impossibles qu’elle donne à sentir, à percevoir, par la seule force de sa suggestion.

Alessandro Michele’s work is perhaps not so different from that of his father, who was a shaman.”
Designers transform an item of clothing into a sacred object through their signature, thus operating through their charismatic power a veritable transubstantiation of all their creations, now invested with a transcendental value. Their followers turn them into magicians and make their oracles real.”

What we call the magic’ of certain spectacular kinds of entertainment – be it theme parks, fireworks or the silver screen – is also to be found in fashion. Catwalk shows, in particular, offer themselves up as images of another world, contiguous to the real and dazzling in comparison, as places of fresh illusionism and enchantment. Here, fantasies take shape and dreams are embodied. Gucci shows us women with golden ears whose tears have become jewels; at Charles Jeffrey we find an ode to extravagance which plunges us into the atmosphere of a queer ball, while Comme des Garçons parade silhouettes straight out of a dream: gothic, futurist, rich and strange. But if there is a magic of fashion’, it is not simply because it escapes the realm of daily life through its luxury and theatricality. It is also magic in its strictest sense, inherent to the world and its daily experience – in other words a way of producing meaning, apprehending the real and finding a way through it, whilst at the same time it is a form of action, a power, a force exerted upon things and men. It is the practical and concrete magic of which Marcel Mauss devised a universal model and which Lévi-Strauss discussed in all its intellectual dignity in The Savage Mind, a coherent system of thought and action far less chaotic than we would believe. In order to understand it, perhaps we need to look not so much at the spectacles themselves, as at their effects and influence – in other words all the forms of power they exercise.

— The Mana’ of Fashion

In his General Theory of Magic, Marcel Mauss describes all magic as a force for resolving a concrete problem with which the entirety of society is preoccupied, and we can take concrete problem to mean either a technical problem or a collective anxiety or uncertainty. Fashion tries, in this way, to answer the question of how man should look, of one’s legitimate appearance. It responds to a desire to look better and better, constantly to renew and enhance the charms of the body. A concrete response to concerns about one’s image, it is a kind of salvation with a ritual temporality of renewal, always investing new objects with its power. In this respect it is an incarnation of what Mauss calls mana’, or magic power, the power of conviction and resolution, impersonal’ in its perennity and its authority (for centuries fashion has periodically remodelled the image of the body), but taking on personal forms (all the fashions which last for a given time), existing in the material world and mediated through individuated shapes and beings. The proteiform power of fashion transcends all of the places in which it periodically appears: it never belongs to one form – the skinny jean or wide-legged trouser, the mini skirt or maxi dress etc, but in fact only the temporary vehicle of its power. It must be noted here that, like all magic, fashion creates its own forcefield and therefore its own legitimacy; it sets the conditions of its own efficacy. It answers questions of its own devising. 

— Couture as a form of augury?

But in order for objects to be invested with the power of fashion and become capable of answering the question, how should one look?’, we need intercessors, people capable of producing such objects or of designating them as such. It requires a magician to transform a sartorial form into a fashion icon. It requires Jacquemus to make the polka-dot grandmother blouse an object worth dreaming about. It requires Maria Grazia Curie to unleash a worldwide passion for a leather beret. In this way, he or she who entrusts responsibility for their appearance to the visions of a designer trusts this person as the holder of a mysterious, uncontested aesthetic power, which is also a force for understanding the present. It is, moreover, a commonplace in fashion theory that couturiers are ahead of their time’, and that they see further than their contemporaries. Bodies which submit to fashion are therefore in a state of expectation, waiting for a revelation of the future, for which the couturier is the medium and which cannot occur without them: Alessandro Michele’s work is perhaps not so different from that of his father, who was a shaman. At the confluence of a pedestrian world and one that is only glimpsed or dreamt, at the crossroads of the material and the invisible, the present and the future, the designer guides us towards the life of latent forms, his or her spirit the medium through which they can be realized.

— The charismatic power of the couturier

But if the representations of fashion, and especially the offerings of couturiers, are elevated to the ranks of sacred words and deemed visionary, it is also because of the confidence reposed in them by their followers. Faith in the word of fashion leads to its realization in the world: it is their public, their faithful, who make a magician of the couturier and make their oracles real. It is from this perspective that Pierre Bourdieu and Yvette Delsaut, in a 1975 article entitled The Couturier and his signature: contribution to a general theory of magic’, consider the couturier as the operator of a social alchemy’. Once their legitimacy has been recognized by all, they transform an item of clothing into a sacred object through their signature, thus operating through their charismatic power a veritable transubstantiation of all their creations, now invested with a transcendental value. The recent phenomenon of the capitalization of influencers’ names, and notably the queens of Instagram launching their own fashion brands, offers a striking example of this transformation of the product by the charismatic power of the individual. For these pieces are not bought because they are the products of an expert designer, but simply because they are certified by the symbolic authority of a beautiful young woman, a figure of aspiration, and thus they connect us by suggestion to an aesthetic world, an imaginary landscape, an existential narrative whose consumer also dreams of being its actor. We therefore trust the influencer as a supernatural source of prestige and beauty: in dressing ourselves in her name, we also dress ourselves in the shadow of her qualities.

— Concrete Affabulations

This participation in an imaginary world, whether it is that created by Grace Wales Bonner or incarnated by Jeanne Damas, constitutes one of the fundamental dimensions of fashion. In the imaginary dimension of a piece, in the whole universe we project on to it, but also in its capacity to suggest, to make felt glimpses of this world to those whom we will encounter while wearing it, in this link between textile and fantasy, we can identify one of the fundamental characteristics of its power, which is above all suggestion. An item of clothing can make you look like one thing or another: in one outfit you become a librarian, in another an R n’ B princess; you might be a grande dame in one, a tomboy in another and so on. And it is precisely the fabrication of this temporary character which calms the spirit, and which is the basis of fashion’s curative virtue. It is in that character that we momentarily find a form, a direction, a destiny. The strength of fashion lies in knowing how to bring the body back to life and to make it live through the image, elsewhere, of a beautiful story which, although it is like a perfect, perfected ethic, only enjoys a brief and fragile expression. It is this visual narrative of the self, overwriting biographical history, be it of actions or interiority, from which a new order emerges, another dimension of the person, an order of concrete affabulation and realized fantasy. One silhouette combines the threads of different stories, which become nuanced, are confirmed or contradicted in their possible readings – a deep décolleté nuances the oversize, sneakers nuance the three-piece suit &c. The composition of an outfit is therefore like the possibility rediscovered – for a few hours – of an existence, or better, of several existences that one could have lived. It brings together impossible combinations, dreams of existential puzzles, obeying as much formal laws as ethical complexities where each genre, each implicit narration, has to balance with another. 

Pushing our qualities of identification and imagination down the path of an irresistible vagabondage, fashion is a praxis which recreates the real, in which objects and beings reveal themselves to be volatile and porous, where images live as much through the body as through an intense fantasmatic existence. Its power is that of a magical reforming of the self through image, of the concrete realization of an existential imaginary: one can say of fashion that it allows us to feel, experience and intuit the possibility of another life, multiplied by bringing into being, through its permanent revolution, impossible worlds that it allows us to feel, to catch sight of, simply through its force of suggestion.

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