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Midnight

Exhibition

I want

Gabrielle Smith

Midnight Issue

Si la mode vit et s’expose sous des lumières brûlantes qui ressemblent à s’y méprendre au soleil de midi, il faut d’abord voir dans cette surexposition la réponse à un problème concret, celui de la visibilité, de la lisibilité maximale des produits et de leurs images. Mais sous ces pleins feux se révèle une nuit insondable, que les flashs et les projecteurs ne font que rendre disponible à notre regard. Comme on parle de nuit américaine, pour les ténèbres artificielles de scènes de cinéma tournées en plein jour, on pourrait parler, pour les images de mode, de jour américain – une nuit inversée.
La mode est obscure comme une opération magique, comme ce qui échappe à la raison. Hypnose à l’échelle mondiale, maraboutage louche mais ultra-efficace, trafic ou bricolage d’identités, elle compte parmi ces business de la jouissance qui se font habituellement dans les coins sombres, à la tombée du jour. Sauf qu’elle ne vend pas, pour sa part, avec quelque poudre ou pilule, la promesse d’états de conscience altérés : elle propose carrément, et en toute légalité, à coups de chaussures ou de manteaux, la réforme de notre image dans le monde, le rêve d’une renaissance quotidienne. Elle vend l’expérience d’une autre vie, d’un autre temps dans celui du quotidien. 

Au moment de la nuit, les contours du devoir deviennent flous et la raison s’endort, le monde s’éteint pour en devenir un autre – pas tout à fait l’inverse de lui-même, mais la morale s’y fait bien moins stricte – temps autorisé de l’ivresse et de l’amour, où s’accomplissent les sabbats, les crimes, où se donnent les plus grands fêtes, où se prend tout le plaisir que l’on ne pourrait tolérer sous la lumière du soleil.

Sur les chemins incertains où l’on se laisse guider par la mode, voies aveugles mais toujours fleuries, le temps s’arrête aussi, ou du moins change de régime. Quelque chose se fige, l’avancée n’est plus qu’un vacillement, une ondulation : on ne marche plus, on danse. Car les heures que sonne l’horloge de la mode sont toujours ambiguës : ni aujourd’hui ni demain – ni ici ni là-bas – elles mêlent les contraires, comme une nuit profonde sans cesse déchirée par la lumière de feux d’artifice. C’est-à-dire qu’elle avance le plus souvent en regardant en arrière, aimantée simultanément par deux pôles opposés, la nostalgie et l’anticipation. Obsédée par le futur, la mode parle pourtant, obsessionnellement, des langues mortes : ses disparitions, ses renaissances ne sont jamais que de nouveaux ponts dressés entre d’autres passés et d’autres futurs, réécritures de ce qui a été, tissant d’autres liens, révélant d’autres correspondances entre les mondes révolus et les temps à venir. Souvent, son plus parfait présent n’est qu’un équilibre exact entre avance et retard.

Elle vit toujours comme à la minute de minuit, qui est non seulement la pointe extrême des ténèbres et de leur licence, équilibre instable entre le présent – déjà presque passé – et l’avenir. Moment d’abandon des corps qui est aussi celui, par excellence, où se fait sentir le passage du temps, la volatilité des jours. Moment d’entre-deux, seuil, instant vacillant de l’étape, minuit est fait de la plus fragile matière, de celle qui ne vit qu’une seconde, laisse sa place plus vite encore qu’elle ne la prend, étincelle. Minuit, comme la mode, n’existe pas en soi, mais seulement comme médium d’une métamorphose, avant tout force vive, pouvoir de faire basculer, à tout prix, aujourd’hui vers demain.

If fashion lives exposed under lights as dazzling as that of the noonday sun, this over-exposure can first and foremost be understood as a response to a concrete problem, that of visibility, of the maximal legibility of products and their images. But under these bright lights a deep night exists, only revealed to us by the flashes and floodlights. Just as we call the technique of shooting a nocturnal scene in broad daylight day for night’, so for fashion images we could speak of night for day’.
Fashion is as obscure as a magic trick, eluding reason. Hypnosis on a global scale, a louche, but ultra-efficient shamanism, a trade in identities, or their bricolage, it can be numbered among those pleasure industries whose deals usually take place in dark corners, at night fall. Except for the fact that it does not sell, in the form of powder or pill, the promise of altered states of consciousness: it offers, straightforwardly and completely legally, by way of shoes and coats, a reformulation of our image in the world, the dream of a daily rebirth. It sells the experience of another life, of another time within the everyday.
When night comes, the outline of duty blurs and reason slumbers, the world darkens and becomes another — not entirely its opposite, but its morals relaxed — a time consecrated to intoxication and love, when witches’ sabbaths and crimes take place, when the most fantastic festivities are held, when all the pleasure that is too much to be tolerated in daylight is seized.
On the uncertain alleys down which fashion leads us, blind but enchanting, time also stops, or at least transforms. Something is frozen, movement forward is only a flicker, a swaying: we no longer walk, we dance. Because the hours struck on fashion’s clock are always ambiguous: neither today not tomorrow — neither here nor there — they fuse opposites, like a dark night ceaselessly illuminated by the light of fireworks. Fashion moves forward whilst looking back, more often than not, magnetized by two opposite poles, nostalgia and anticipation. Obsessed with the future, fashion nonetheless speaks, obsessively, in dead tongues: its eclipses and rebirths are only ever new bridges erected between other pasts and other futures, rewritings of that which has been, weaving a pattern and revealing correspondences between extinct worlds and those to come. Often, its most perfect present is nothing other than a precise balance between moving forward and lingering behind.
Fashion always lives at the stroke of midnight, which is not only the hour of deepest shadow and its licence, but poised precariously between the present — already almost past — and the future. The moment when the body relaxes is also that when the passage of time, the volatility of days, is most keenly felt. An in-between moment, a threshold, an instant of hesitation on the way, midnight is made of the most fragile material, that which endures only a second, disappearing as soon as it comes into being, a spark. Midnight, like fashion, does not exist in itself, but only as the medium of a metamorphosis, above all a living force, with the power, whatever the cost, to propel today towards tomorrow.

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