You are using an outdated browser.
Please upgrade your browser to improve your experience.

Blushing

Exhibition

I want

Guillermo Del Toro

Blushing Issue

Interview
Pierre Lescure

C’est Guillermo del Toro qui parle : « Je veux redonner des cours de cinéma, comme avant. Je veux enseigner qu’au cinéma, contenu et contenant sont inséparables. On ne traite pas assez le cinéma comme un art visuel, on se concentre trop sur l’histoire et les personnages. C’est quoi ce film : « Bah, c’est un mec qui vole une moto. » Mais c’est aussi la force artistique du montage, de la palette des couleurs, la composition du mouvement, la nature symphonique, tout ce qui fait que ce film va vous attirer et vous restera en mémoire plus ou moins à jamais. Vous imaginez la question : « De quel tableau de Van Gogh me parles-tu ? Bah, c’est une putain de chambre, avec une fenêtre et une chaise ! » La pose du pinceau sur la toile, les couleurs entrant en équilibre, comment elles existent et forment une illusion de volume…On parle de la forme. Il faut s’attacher à la même approche au cinéma sinon on le met en danger en étant réducteur. »

Voilà. Je n’ai pas coupé ce passage au montage. Je vous le livre tel quel. Il résume l’extraordinaire talent, la qualité unique de l’artiste Guillermo del Toro. Et puis, vous serez d’accord, c’est ce qui dit à l’évidence pourquoi Guillermo, le créateur, est un invité idéal pour « Exhibition ».
On est, Edwin, Boris et moi (un peu — pour les anciens — comme dans la chanson de Marie Laforêt), un matin de juillet, à Paris, dans un bel hôtel du 6ème arrondissement.
Table de petit déjeuner. Guillermo est venu de la rue Dauphine où il a acheté un petit appartement. La veille, il était en Normandie où il a trouvé une vieille demeure à retaper. De nouveaux ports où s’arrêter, après ceux qu’il a déjà à Toronto, Los Angeles et depuis peu au Portugal où il va vivre de plus en plus.
Cet homme massif et si doux, gourmand et drôle, sérieux et rigoureux, tend à poursuivre son chemin créatif, à le partager et faire éclore des talents.

«Après mon Oscar au début de l’année, pour « La Forme de l’eau » [le film en a obtenu quatre, dont le Meilleur Film], j’ai compris que j’avais un an, pas plus, pour imposer mes projets. Je veux créer deux ou trois écoles d’animation. Une aux États-Unis, une en Europe et la première dès mars prochain à Guadalajara, la ville où j’ai grandi, au Mexique. J’ai déjà pas mal de jeunes artistes de talent. On est en train de monter des studios de fabrication de marionnettes, des salles de cours et de travaux pratiques et je vais avoir les moyens d’envoyer des étudiants à Londres, à Paris, en Europe de l’Est, au Japon, partout où l’animation est vivante et talentueuse. »

L’animation ne l’a jamais quitté, elle va devenir sa deuxième vie de cinéaste. « Je vais encore réaliser trois films, trois projets. Puis je ne ferai plus — pour longtemps — que des films d’animation. Je m’y prépare depuis de longues années avec ma série télévisée « Trollhunters ». L’un des plus beaux films d’animation de ces dernières années, dit Guillermo, c’est « La Tortue rouge », une incroyable méditation sur l’humanité, une fable cosmique sur la place de l’homme dans la nature. Je pense que l’animation est la forme la plus noble du cinéma, car vous construisez tout au fur et à mesure que vous créez. Il y a un potentiel unique dans l’animation. Si j’anime un personnage qui bouge, c’est nous tous, c’est l’humanité qui bouge. Pas un acteur spécifique, aussi bon soit-il. On observe le mouvement ou les jeux de lumière de façon plus précise dans l’animation que dans un film traditionnel. Cela me fascine et m’intrigue en même temps. »

Il est généreux, Guillermo, dans tout ce qu’il est, dans tout ce qu’il fait. Créateur au talent immense, pédagogue extrêmement séduisant, il vous ouvre portes et fenêtres. Il a été bien éduqué pour ça. « À Guadalajara, mon père avait une concession automobile qui marchait bien. Et puis un jour, il a gagné une vraie petite fortune à la Loterie. Il a acheté une grande maison pour nous tous, frères et sœurs. Et une grande bibliothèque. J’y ai découvert Hugo, Mark Twain, Stevenson, Jack London. De chez vous, mon préféré c’était Maupassant : « Boule de Suif et autres nouvelles ». Marcel Schwob, aussi, pas assez reconnu chez vous, tellement apprécié de son ami Oscar Wilde qui louait la musicalité de son écriture. C’est ce qui m’a fait apprendre le français. Pour découvrir la musicalité unique de la littérature française. »

Guillermo, dense et délicat, avec ses neuf films et vingt-trois scénarios, a réussi le mariage à trois quasi unique des monstres, des fées et de la Grande Histoire. On a envie de vivre avec ses monstres, d’être à table avec la créature de l’eau, Elisa, aux cinq sens beaucoup riches que les nôtres. Dans « Le Labyrinthe de Pan » et l’histoire de Vidal et Ophélia, il revisite la guerre civile espagnole et confronte la cruauté du monde à la magie. Son fantastique a, d’entrée, débordé du cinéma de genre. Il en a fait une langue vivante, qui se nourrit de tous les sujets du monde. Le renouvellement est permanent. « Les monstres n’ont pas de contraintes sociales. Ils ont la permission d’être faillibles. Je dis toujours que la perfection est impossible, mais que l’imperfection est une chose à laquelle on peut tous aspirer. »

En fait, entre ses œufs au plat, ses croissants, ses jus et ses cafés, on a parlé de tout, de tous ses mondes, en cherchant à parler de lui. Heureusement qu’il va repasser par Paris. On l’accompagnera au marché « avec [son] caddie à roulette ». Sa découverte ne fait que commencer.

«Ce qui est drôle, c’est que je fais aujourd’hui la même chose que je faisais gamin. J’ai évolué mais pas changé. Si j’avais une conversation avec moi-même à l’âge de dix ans, je m’aimerais bien, je crois. Je dirais : « J’aime bien ce vieux monsieur. » J’ai fait des films de monstres en Super 8 à mon école mexicaine. C’était mauvais, mais ça racontait un monstre qui sortait des toilettes, foutait la panique et retournait aux toilettes. Tout le monde était content car on voyait le lycée, mais je l’ai jeté. Et aujourd’hui, j’ai l’Oscar, je monte sur scène, je me retourne vers la salle et Hollywood et je suis celui qui a dix ans. Comme à Cannes, quand, avec Thierry Frémaux, vous m’avez demandé de faire une parabole sur les monstres, pour la soirée du 70ème Festival. Je n’avais pas écrit, comme toujours. J’avais le trac. Et puis j’ai plissé les yeux et j’ai vu Lynch, Haneke, George Miller, des maîtres de la forme… Tu te souviens, je me suis arrêté. Bloqué. Tout le monde a vu mon trouble, s’est levé en applaudissant. Et j’ai redémarré. » Vous serez d’accord, là aussi, c’est encore plus fort que d’être rouge de honte ! Il est bouleversant, cet homme. Si les monstres sont capables d’une telle humanité, je veux vivre avec eux.

Je lui demande s’il fera un jour « Les montagnes hallucinées » tiré de H.P. Lovecraft, sur lequel il a si longtemps travaillé, depuis 1993… À son regard, je pense qu’il a renoncé. La perfection vivante de l’animation le mobilise déjà (presque) tout entier. « Dans le fantastique, comme dans l’animation, les histoires ne vous changent pas, elles révèlent ce que vous êtes. Tiens, la princesse du Labyrinthe…Elle ne devient pas, elle est princesse et cela lui est révélé. Le fantastique ne la change pas, il la rend plus éveillée….C’est un moyen d’observer le monde plus intelligemment, sans se limiter aux faits. Les deux formes de narration les plus anciennes sont la parabole et les contes de fées. Le roman, comme le réalisme, sont venus beaucoup plus tard ».

C’est par sa manière de vivre, de se nourrir, de réfléchir et de penser aux mondes qu’il imagine que ce Mexicain est partout chez lui. Et de temps en temps chez nous. Le rencontrer, dans le 6ème ou dans ses films, c’est ne plus vouloir le quitter.

Guillermo del Toro is speaking : I want to teach again in the animation school. I want to teach because with cinema, form is content. It is the same thing. You cannot separate them. I always say if we do not treat cinema like a visual art, if we only concentrate on the story and the characters, we are diminishing it. A lot of the time when we talk about cinema, we say What is the movie about?’ Well, it’s about a guy who steals a motorcycle.’ You describe the story and the characters but you never disclose the vibrancy of the montage, the color palate, the composition, the movement, the symphonic nature of the craft. For example, it’s like we were discussing a painting by Van Gogh : What is the painting about?’ It’s a fucking room with a bed, a window, and a chair’. I am not going to see the painting. What the painting is about is the way the brush stroke happens, and the way the color composition is balanced and the way the colors exist and form an illusion of volume. You describe it formally. And we do not give that level of discussion to cinema.

There we have it. I haven’t edited this passage. I am offering it to you as it is. It sums up the extraordinary talent, the unique quality of the artist Guillermo del Toro. And then, you’ll agree, this quotation shows us why Guillermo the artist is an ideal interviewee for Exhibition.
One morning in July, Edwin, Boris and I, a little bit like in the Marie Laforêt song (one for the oldies) meet for breakfast in a lovely hotel in the 6th.
Guillermo has come from the Rue Dauphine where he has bought a small apartment. The day before he was in Normandy, where he’s found an old country pile to do up. Another pied-à-terre to add to those he already has in Toronto, Los Angeles and (most recently) in Portugal, where he intends to spend more and more time.
This gentle man-mountain, this bon viveur who is funny, serious, and meticulous, continues to plough his own creative furrow, whilst helping other talents to blossom.

After I won my Oscar at the beginning of the year for The Shape of Water, I think what changed for me is that I realized for a very brief time I have the chance to create something for the people coming after me. I want to create 2 or 3 animation centres : one in the States, one in Europe, and the first, opening next March, in Guadalajara, the town I grew up in in Mexico. I already have encountered quite a few talented young animators. We’re in the process of constructing the warehouses that are going to be used to build and to film stop-motion puppets, as well as classrooms and teaching studios. I’m going to fund scholarships for students to go to London, Paris, Eastern Europe and Japan, anywhere where there’s talent and the animation scene is vibrant.

Animation has always been there. It will be central to a new phase in his career. “ I want to direct three more live action movies for sure — and then direct animation. I’ve been preparing for this for many years by directing a TV series I have called Trollhunters. ” According to Guillermo, « one of the most beautiful animated films of the past few years is La Tortue Rouge : it’s an amazing meditation on humanity and a cosmic fable about the place of man in nature. I think that the highest form of filmmaking you can obtain is animation because you control everything and at the same time you are creating. There’s a unique potential in animation. If I animate a character moving, it is all of us, it is humanity moving. It‘s not a specific actor, no matter how good he is. We watch movement or the way light hits it in a much more painterly way in animation than we watch it in a live action movie, so I am very intrigued by being able, for at least some time, to direct animation here and there.

Guillermo is generous in everything he is and everything he does. An immensely talented artist, an extremely compelling teacher, he opens doors for people – windows even! His education prepared him for that. “ My father was a high middle class businessman; he had a car dealership. One day he won the lottery and became very rich. He bought a big house for us all, with a big library, it was the classics so I was reading Victor Hugo, Mark Twain, Jack London, Robert Louis Stevenson, but the French writer who made a massive impression on me was Guy de Maupassant, then Marcel Schwob, who isn’t well known here, also made a very big impression on me. He was admired by Oscar Wilde, who praised his musicality. That’s what made me learn French. To be able to hear the musicality.”

Guillermo, with his nine films and twenty-three scripts, works that are both deep and delicate, has managed to marry monsters, fairies and major events in history in a unique way. We want to live with these monsters, to sit down to dinner with the aquatic Elisa, whose senses are so much richer than ours. In Pan’s Labyrinth, through the story of Vidal and Ophelia, he revisits the Spanish Civil War and juxtaposes the cruelty of the world with magic. His use of fantasy, has, from the beginning, enabled him to transcend genre cinema. He makes a living language of it, which feeds on anything and everything. He is in a state of permanent renewal. Monsters don’t have any social constraints, they have permission to be fallible. I always say perfection is impossible, but imperfection is something we can all aspire to.”

Between his fried eggs, his croissants, his juice, his coffee, we’ve talked about everything, about all his worlds, whilst trying to talk about him. It’s fortunate that he’ll be back in Paris. We’ll have to go with him to the market with his little cart with wheels.” There are so many things to discover. 

The funny thing about what I do is that I have been doing it since I was a kid until now in the same way. I have evolved but I have not changed. If I had a conversation with me at age 10 I would like myself; I would say, I like this old guy’. At school in Mexico I made a film about a monster on Super-8. It was bad. It was about a monster who came out of the toilet, created panic and then went back to the toilet. Everyone was happy because they could see the school on screen, but I threw it out. And today, I win the Oscar, I go on stage, I turn towards the room, towards Hollywood, and I am still then years old. Like at Cannes, when you and Thierry Frémaux asked me to write a parable about monsters, for the 70th anniversary gala. I didn’t write it, predictably. I was really nervous. And I turned round and I saw Lynch, Haneke, George Miller, the masters of the art. You remember, I froze. Everyone saw that I was paralyzed and so they got to their feet, applauding. And then, I started over.” This was more than just the standard blush of shame ! This man is astounding. If monsters are capable of such humanity, I want to live among them.

I ask him if one day he’ll manage to make At the Mountains of Madness, adapted from the H.P. Lovecraft story, on which he’s been working since 1993. The look he gives me suggests that he’s given the project up. The living perfection of animation has (almost) entirely won him over. In fantasy, like in animation, stories don’t change you, they reveal who you are. Like the princess in Pan’s Labyrinth, she doesn’t become a princess, she is revealed to be a princess. The fantasy doesn’t change her; it makes her aware. For me, fantasies are a way to look at the world in a more intelligent way, more fully than facts. The two oldest forms of storytelling are parable and fairy tale. The novel, like realism, came later.”

Through his way of living, finding inspiration, reflecting and thinking about the worlds he imagines, this Mexican is at home everywhere. And sometimes at home among us. To meet him, in the 6th or in his films, is to never want to leave him.

FR | EN