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Jenny Fax

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Author
Riccardo Terzo

Pour comprendre mes collections, il faut creuser profondément chaque aspect de la réalité. Pas besoin de créer une réalité alternative ou parallèle alors qu’il est beaucoup plus intéressant de se pencher sur la vie de tous les jours.
L’identité demeure l’un des sujets qui suscite toujours le débat autour des collections, saison après saison, année après année. Elle révèle l’inquiétude que l’on éprouve à vivre dans une société comme la nôtre. Les designers prudents ne se cherchent pas seulement une image de marque qui soit reconnaissable à travers toutes les images, stimulis visuels et informations que l’on absorbe chaque jour. Ils créent pour la plupart un monde parallèle — mais pas absurde — qui va de pair avec la réalité du quotidien, et interprètent cette réalité à travers leur propre prisme. Dans d’autres cas, le prisme est déchiffrable et traduisible dans une dimension parallèle qui s’exprime à travers les articles de mode.
Ces avatars, incarnations de podium” (si tant est qu’on puisse les appeler ainsi) continuent de définir l’esthétique principale et parfois même le mainstream dans la mode. Pensez par exemple à l’évolution futuriste/​numérique proposée par Demna Gvasalia pour Balenciaga à partir de la FW18. Ce concept a ensuite été exaspéré de façon plus complexe, pendant la dernière saison estivale 2019, par la collaboration avec l’artiste Jon Rafman. Pensez surtout à la campagne web créée par Yilmaz Sen pour SS19, car elle est cruciale dans notre découvertes des identités alternatives : une suite de plans urbains dont les protagonistes virtuels sont déformés, conservant et perdant simultanément leur dimension humaine.
Peut-on dire que la mode a particulièrement cherché à numériser la réalité ces dernières années ? Ou encore mieux, qu’elle s’est surtout intéressée à distordre une réalité modifiée et façonnée, avec ce filtre unique permettant aux designers de créer de nouveaux mondes, responsables de la survie de la créativité ?
Prenons Rei Kawakubo : sa persévérance au fil des années dans la création d’un message et d’une façon de communiquer lui a permis d’être l’une des marques indépendantes les plus en vue à ce jour. Elle a réussi à créer une communauté fidèle de fans et de professionnels, attirés par une dimension alternative.
Kawakubo a réussi à créer un alter ego capable d’exprimer tous les sentiments, de la joie à l’euphorie en passant par la colère et l’apathie, et tout ça en quinze minutes de spectacle — enfin, de performance. C’est cet alter ego qui transmet ce qu’un designer ne peut pas exprimer avec des mots : au tour des inspirations, des sentiments et de l’inconscient de parler. La designer de Comme des Garçons a réussi à créer un héritage transmettant un message de liberté mentale et créative. Un message qui associe la culture haute et basse, qui mélange la société et la vie de tous les jours. En puisant de l’inspiration dans des éléments uniques, et en développant une pensée critique et détachée qui nous permette d’analyser la réalité.
Les fans de Kawakubo ne vivent pas seulement à Paris comme elle. Ils sont éparpillés aux quatre coins du globe dans toutes les fashion weeks apparues au fil du temps. Ces événements transforment la mode. Elle passe d’un secteur créatif et industriel parmi d’autres à l’un des secteurs les plus cosmopolites, mondialisés, évolués. Surtout dans un contexte social difficile comme celui que le monde traverse en ce moment.
Tokyo, par exemple, se démarque grâce à une pensée pleine de contrastes et de contradictions. Le Japon produit à tour de bras des talents à l’esprit intrinsèquement excentriques, difficiles à interpréter au premier coup d’oeil, et qui méritent l’attention de la scène éditoriale internationale — et pas seulement). Jenny Fax représente à la perfection cette nouvelle génération vivant à Tokyo. De son vrai nom Shueh Jen-Fang, elle est d’origine taïwanaise et a grandi en Europe, entre Paris et la Belgique. Elle lance sa marque en 2011, et sa première collection suscite l’enthousiasme de la presse et des acheteurs. Ironique, sarcastique, parfois caustique, Jenny Fax incarne dans ses collections le clash des cultures, des émotions et des histoires.
Dans vos créations, on remarque un aspect un peu surréaliste qui ouvre une dimension alternative, magique et unique, soulignée par le design, l’arrangement et les accessoires.
Je suis restée sur la même idée, cette collection est en quelque sorte la suite de la collection précédente. Quand je vivais en Belgique, j’ai été imprégnée des provocations surréalistes de Magritte, alors que pour cette saison, j’ai décidé d’appliquer cette vision au monde de l’horreur, en particulier certains classiques du genre.
Massacre à la tronçonneuse, par exemple, m’a beaucoup servi. J’imaginais la campagne du sud des Etats-Unis, des terres abandonnées où la religion est au centre de la vie des habitants. Ensuite, j’ai imaginé les potentiels habitants de ces régions rurales, semblables à la famille du film de 1974, qui collecte leurs corps ou leurs membres.
Par exemple, j’ai transformé cette idée en accessoires [qui représentent des parties du corps, comme des mains et des bouches, NDLR] faits de papier et de boue par des artistes pour SS19. Pour moi, c’était la seule technique qui pouvait représenter quelque chose de réaliste.
D’autre part, votre site internet ressemble presque à un Tumblr, où vous agrégez des références dont vous vous servez pour vos créations. On y trouve des citations de vos interviews, de Twin Peaks, des images oscillant entre kitsch et trash (la Cicciolina, Hanson, les OVNI, Victoria Falls, Laura Palmer). Tout ça ensemble crée une esthétique complexe, une alternative à l’esthétique virtuelle mainstream.
Tout ça, la musique, les acteurs, les personnages, c’est le résultat de mon évolution. J’ai aussi partagé avec mes frères de nombreux moments autour de disques, de magazines, d’émissions et de films. L’enfance et l’adolescence sont importantes pour ma recherche visuelle, surtout pour la création de tous les vêtements. Par exemple, Twin Peaks est le genre d’histoire qui me permet de créer des collections.
Pour moi, l’aspect fantastique et créatif est fondamental, mais à la différence d’autres films ou séries comme, par exemple, Harry Potter, chaque épisode est ancré dans la réalité. C’est cet attachement à la réalité, qui est ensuite déformé, dont je voulais m’inspirer pour les collections. Tout ça va avec ma passion pour des éléments typiques des années 1980, leurs personnages et entreprises emblématiques, comme Laura Ashley et ses imprimés floraux. Pour comprendre mes collections, il faut creuser profondément chaque aspect de la réalité. Pas besoin de créer une réalité alternative ou parallèle alors qu’il est beaucoup plus intéressant de se pencher sur la vie de tous les jours.

Au fait, parmi les collaborations dont vous pouvez être fière, on pense à Lotta Volkova, votre styliste. Est-ce qu’elle vous a aidée à concevoir cette réalité avatar”, loin de ce que certains appellent le monde mainstream ?
En fait, je pense que les choses sur lesquelles nous travaillons toutes les deux ne sont pas si alternatives ou underground. Tout ça est très mainstream pour moi — ça dépend du rapport qu’on entretient tous avec les stimuli du monde extérieur. Quand on parle de sources d’inspiration ou de muses, je veux parler des filles normales”. Souvent, à une fête, on se souvient des filles qui sont très belles ou qui ont un énorme défaut. Rarement de ce qu’il y avait entre les deux. Je veux parler de cette zone grise, ses protagonistes, avec leurs défauts, leur esthétique et leurs références culturelles. Je veux raconter cette réalité, et c’est aussi parce qu’après tout, c’est à ces filles que je m’identifie.
Penses-tu qu’avec les réseaux sociaux et internet, ta volonté de parler de tes visions a changé ? Depuis que tu as lancé ta marque, les codes de la communication se sont transformés en quelque chose qui est flou, complexe et extrêmement rapide.
J’ai créé mon compte Instagram l’année dernière seulement et uniquement pour ma marque. Ce type de communication numérique rapide est difficile à utiliser, surtout pour des motifs professionnels. En plus, j’ai toujours été quelqu’un d’analogique, de vintage, si tu veux. Mais j’ai compris récemment à quel point Instagram était un outil fabuleux.
Après tout, c’est la seule manière dont on puisse se connecter au monde à travers des images de manière immédiate. Ca peut aider les gens à se parler d’un point du monde à un autre. J’ai juste certains doutes concernant le travail de documentation qu’on peut faire à travers les réseaux sociaux. Evidemment que je ne m’y oppose pas, bon sang, mais comme c’est très courant de faire ses recherches sur Instagram, je préfère garder de la distance et penser au design.
Instagram et les autres réseaux sociaux ont donné l’opportunité à leurs usagers de créer des alter egos, qui envahissent internet avec une pluralité fluide de personnalités… Presque comme Tokyo, pas vrai ? Une de ces villes aux personnalités multiples. Comment on se sent dans une ville comme la capitale du Japon, surtout pendant qu’on crée chaque collection ?
(Rires). Honnêtement, c’est vraiment facile pour moi. J’ai de la chance, je travaille pour une marque que j’ai décidé de lancer, avec des collaborateurs que j’ai choisis. Je ne suis pas forcée de vivre une double vie. La ville dans laquelle je vivais précédemment n’avait rien à voir avec Tokyo. Je n’allais pas dans les quartiers de la mode”. Tokyo est intéressante pour son style unique, multi facettes, et ses habitants.
Le plus curieux, c’est peut-être que les Tokyoïtes ne sont pas si conscients de leur style, ils s’habillent librement, de façon naturelle. C’est très important. D’une manière, les styles qui coexistent à Tokyo ont influencé mon idée de la mode, particulièrement en ce qui concerne le rapport entre la mode et l’animation (dessins animés, jeux vidéo…), une culture que j’incorpore dans mon travail depuis le début.
Donc la mode reste toujours une chimère, un moyen d’échapper la réalité quotidienne ?
Ce n’est pas une question facile. Mon travail en tant que créatrice de mode est de concevoir beaucoup d’articles et de collections. Mais cela représente aussi ma réalité, parce que c’est une direction que j’ai prise il y a longtemps. Pour moi, la mode n’est pas tant un échappatoire que la vie elle-même. Mais en repensant à Tokyo et à certains de ses habitants, la mode représente pour eux un manière de sortir de la réalité en créant leur propre univers qui se réalise dans les vêtements. C’est quelque chose qui se produit ou qui s’est produit pour beaucoup de gens dans d’autres villes, à d’autres époques. Mais pour moi, en fin de compte, la mode est un métier que j’étais destinée à choisir. La mode fait partie de ma vie, elle connecte toutes les choses que je fais, les gens que j’ai rencontrés et que je fréquente.

Traduction : Julia Benarrous

Exergue : The key to understanding my collections is to go deep into every aspect of reality. There is no need to create something alternative or parallel because questioning about everyday reality is much more interesting. 

Identity remains one of the topics that still stirs up debate around the collections, season after season, year after year, reflecting the disquiet that we feel in the society in which we live. In addition to the search for a recognizable identity among the countless number of images, visual stimuli and information that we absorb on a daily basis, careful designers mostly create a parallel world — but not absurd — that goes hand in hand with the everyday reality, interpreting it through their personal lens. In some other cases, this lens is legible and translatable into a sort of a parallel dimension that is realized through the fashion items.
These catwalk avatars’ (if they can be called that) have defined and still define the main and sometimes mainstream aesthetic of fashion. Just think of the futuristic/​digital evolution proposed by Demna Gvasalia for Balenciaga, starting from the FW18, an exasperated concept in a more complex way during the last summer season for 2019 through the collaboration with the artist Jon Rafman; or, in particular, the web campaign for SS19 created by Yilmaz Sen, crucial for our journey through alternative identities: a sequence of urban shots whose virtual protagonists are distorted and yet keeping a human dimension and exiting it at the same time.
Could we state that the digitalization of reality is the main focus of fashion in recent years? Or perhaps, even better, the distortion of reality itself, modified and shaped with that unique filter that allows designers to create new worlds that still keeps fashion creativity alive? Thinking about Rei Kawakubo, his perseverance in creating a message and a way of communicating over the years has been the key to success that has allowed it — to this day — to be one of the few most successful independent brands, succeeding in creating, in turn, a loyal community of fans and professionals attracted by a new alternative dimension the Japanese designer takes with her. What Kawakubo has managed to create is an alter ego capable of expressing every feeling, from joy to euphoria, from anger to apathy, through fifteen minutes of show or, better, performance. It’s this alter ego that conveys what the designer cannot with words. It’s the unconscious, inspirations and feelings that actually speak. The designer of Comme des Garçons, in turn, has managed to create a legacy able to carry forward the message of mental and creative freedom, a message that knows how to cope with high and low culture, mixing all the elements of everyday life and society, drawing from different sources — unique factors, among other things, that help the survival of ideas — and developing a critical and detached spirit that allows us to analyze reality.
Unlike Kawakubo, his supporters are not only in Paris, but scattered around the world among the various fashion weeks that have emerged over time, transforming fashion from one of the creative /​industrial sectors to the most cosmopolitan, globalized, evolved, especially in a complicated and difficult socio-social context like the one the world is going through. Tokyo, for example, stands out thanks to a spirit full of opposites and contradictions which distinguish the country, churning out talents with an inherently eccentric spirit, hard to interprete at first glance and which deserve attention of the editorial (and not only) international scene. Jenny Fax best represents this new generation resident in Tokyo. Shueh Jen-Fang (the real name of the creator) is of Taiwanese origin and of European education — between Paris and Belgium — launches her brand in 2011, presenting a collection that arouses enthusiasm of the press and buyers. Ironic, sarcastic, sometimes caustic, Jenny Fax embodies the clash of cultures, emotions and stories that create her collections.
In your creations you might notice a certain surreal aspect that makes up an alternative, magical, unique dimension, underlined by styling, design and accessories.
I have maintained the same idea all along, this collection is somehow the continuation of the previous one. Having lived in Belgium, I picked up the surrealist provocations of Magritte, whereas for this season I decided to take this vision to the horror world, especially some milestone films of this genre. The Texas Chainsaw Massacre, for instance, was more than useful for this research. I imagined the countryside in the south of the United States, those desolate wastelands where religion is among the most important things for the inhabitants. Then I imagined the possible inhabitants of these rural areas, akin to the family of the 1974 film, which collected bodies or parts of them. This idea, for example, has been translated into accessories [which represent parts of the body as hands and mouths] for Spring Summer 2019, made of paper clay by some artists. I thought it was the only technique that could represent something realistic.
Furthermore, your website is very clear regarding the references which are mixed and transformed according to your vision, almost as if it were a Tumblr — with quotes from your interviews, from Twin Peaks, images between kitsch and trash (like Cicciolina near the Hanson, the UFOs, the Victoria Falls and Laura Palmer). All of this combined together creates an extremely complex aesthetic, an alternative to the mainstream, mainly virtual aesthetic.
All that you can see is the result of my growth — whether it be music, actors or characters. I also shared many moments with my brothers among records, magazines, television, films. Childhood and adolescence are important for my visual research, especially for the creation of all the garments. Twin Peaks, for example, is the kind of story that allows me to create collections. I found the fantastic and creative side to be fundamental but unlike other films /​series (like Harry Potter, for example), each episode is rooted in reality and this kind of attachment to reality — which is distorted later — is the kind of approach that I wanted to keep for the collections. All of this goes together with my love for some typical elements of the eighties, with its iconic characters and companies such as Laura Ashley and her floral print. The key to understanding my collections is to go deep into every aspect of reality; there is no need to create something alternative or parallel, because questioning about everyday reality is much more interesting.
By the way, thinking of the collaborations the brand can boast of, you will immediately notice the choice of Lotta Volkova as a stylist. Do you think that her help has contributed to your approach to this avatar’ reality, far from the so-called mainstream world?
Actually I think that the things we both work on are not so alternative or underground. Indeed, all this is very mainstream to me — it depends on the attitude that each of us has with the stimuli from the outside world. The point is that talking about inspirations or muses, I want to tell about the normal’ girl. You know the girls you remember when you go to a party? You tend to remember the beautiful ones or those with some obvious flaw. You don’t usually remember what is in the middle. I want to tell about that gray area, its protagonists, with their flaws, their aesthetic and cultural references. I want to tell this reality — also because, after all, I relate to this kind of person.
Do you think that thanks to social media and the internet, the goal of telling your vision has changed? The general way of communicating, since you launched your brand, has evolved into something that is not very blurred, difficult and extremely fast.
I created my Instagram account only one year ago, exclusively for my brand. That kind of fast and digital communication is difficult to use, especially for work purposes. In addition I’ve always been an analogical person, if you like. Recently, however, it started to dawn one me that Instagram is fabulous. After all, it is the only means we can use to connect to the world through images in an immediate way. It can help people talk from one side of the world to another. I have only some doubts regarding doing research through social media. Not that I am opposed to it, for heaven’s sake, but since it is very common for many doing research there, I prefer to keep a certain distance in my world by reasoning on design.
And after all, Instagram and other social media have given the opportunity to create an alter ego to its users, invading the internet with a fluid plurality of personalities… Almost like Tokyo, isn’t it? One of those cities affected by multiple personalities. How does it feel to face a city like the Japanese capital, especially throughout the creation of each collection?
[Laughs] To be honest it’s really easy for me because I’m lucky enough to work for a brand that I personally decided to launch with the people I chose, I’m not forced to live any double life. The city where I have previously lived was not like Tokyo at all; even the districts I chose were far from the fashion people’. Tokyo is interesting for its unique but multifaceted style and for the people who live there. The most curious thing is that perhaps the inhabitants of Tokyo are not so aware of their style since freedom in clothing is natural. This naturalness is really important. The styles which coexist in Tokyo have influenced my idea of fashion in some way, peculiarly for the relationship between fashion and animation (animated drawings, videogames…) — a culture that I have incorporated into my design since the beginning.
So fashion always remains a pipe dream, a way to escape from everyday reality?
It is not an easy question. My work as a designer is the creation of many items and collections but it also represents my reality, because it is a path which I deliberately embarked on a long time ago. Fashion for me is not an escape as much as life itself. But thinking again about Tokyo and some of its inhabitants, fashion does represent for them a way to come out of reality by creating their own universe that finds its release in clothing, something that can happen or that has happened for many other people in other cities, in other times. But for me, in the end, fashion is a job I was bound to choose, which is part of my life and which connects all the things I do, all the people I know and have met.

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