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Family

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Marie Schiele

Family Issue

Text by
MARIE SCHIELE

De la famille, on attend qu’elle ait un minimum d’esprit. Non pas qu’elle doive le cultiver par des traits ou des formules bien senties, ce n’est pas de cette vivacité intellectuelle dont il s’agit. Les têtes peuvent être bien faites, l’esprit résolument absent. Sans esprit, la famille est comme un corps sans âme, inerte. Le faire advenir n’est pas mince affaire, sans doute métaphysique, mais nécessaire, sans quoi la famille ne saurait être à son tour, une source vive d’inspiration.

Des esprits à l’esprit : la sacralité de la famille
À l’origine, la famille ne se satisfait pas d’un esprit unique mais se fonde sur un panthéon élargi : vénération des morts ou des ancêtres, dieu du foyer ou Lar Familiaris, honorés par les familles patriciennes romaines lors des cultes domestiques (sacra familiara). Garants et protecteurs de la bonne fortune d’une lignée comme le rappelle leur attribut qui n’est autre que la corne d’abondance, les Lares sont étroitement liés aux Pénates ou dieux des provisions et du garde-manger, intriquant bonne santé de la famille et richesse matérielle. Esprits versatiles, fluides subtiles, ces petites divinités, désenchantement du monde oblige, ont déserté leur chapelle : famille, as-tu perdu tes esprits ? Cette privation n’est que d’apparence, et la séparation entre les dieux et les hommes entraîne l’élévation de la famille au rang de valeur cardinale républicaine, notamment au XIXe siècle, tout à la fois berceau de l’intimité et assurance de la pérennité d’un pays. De cette conception, nous sommes toujours les héritiers : la sacralité de la famille s’honore moins par des rituels à observer qu’à réinventer à travers ses multiples métamorphoses. Ainsi, le sang, jadis déterminant, scellant l’appartenance entre les êtres sur le mode de la filiation est complété par la reconnaissance de la cohésion primordiale d’un groupe, garantie par un engagement réciproque de chacun de ses membres. L’esprit de solidarité n’est alors que l’autre nom de celui de la famille. 

L’esprit du lieu, le lieu de l’esprit
Pour cultiver cet esprit, une maison est nécessaire, et ce, au sens premier du terme, moins l’espace ou la construction particulière que le rassemblement de personnes. En ce sens, famille et maison sont des termes équivalents, puisque selon l’étymologie latine, familias désigne la réunion de personnes, plus précisément d’esclaves (il est vrai que la famille peut avoir quelque chose d’asservissant) en un même lieu ; de façon analogue, le sens du terme maison renvoie aux personnes d’un même lignage, à l’unité d’un clan. Ce prestige et l’origine chevaleresque des termes touchent aujourd’hui tous les secteurs de la consommation : de l’épicerie gastronomique (Maison Plisson), à la décoration (Maison Sarah Lavoine), au luxe (Maison Louis Vuitton). La maison est reconnue comme le cœur de la famille, c’est-à-dire son foyer. L’intérêt pour la décoration intérieure, loin d’être récent, en témoigne explicitement. Intimement liée à la sédentarisation du pouvoir, la revalorisation progressive du décor s’explique en partie par son rôle décisif quant à la mise en scène spectaculaire de l’autorité. Le pouvoir, notamment sous la monarchie absolue, n’était plus seulement à exercer, il était encore à exposer par des salles d’apparat publiques (les différents salons du Château de Versailles en sont une parfaite illustration). Ce sont ces distinctions entre privé et public qui sont passablement brouillées aujourd’hui : dans la veine d’un décloisonnement de l’espace, observé notamment par la sociologue Monique Eleb, ce qui échappait auparavant au regard (salle d’eau, cuisine), apparait au grand jour. Cette visibilité inédite du privé fait droit à un impératif exigeant, celui d’une harmonie nouvelle dans une pièce pensée dans sa multifonctionnalité (pièce à vivre, salon, table de travail, cuisine). S’ajoute à cette visibilité la norme de la photogénie, puisque l’appréciation d’un bel espace décoré avec goût, revient paradoxalement à le considérer comme « belle image », c’est-à-dire comme surface léchée, parfaite, prête à la diffusion. Des sites de décoration en ligne, comme The Socialite family ou le magazine Milk, initient des nouvelles esthétiques de la famille qui n’est pas l’ennemie du beau, mais au contraire son nouvel étendard. 

« ces petites divinités, désenchantement du monde oblige, ont déserté leur chapelle : famille, as-tu perdu tes esprits ? »

L’esprit du lien
L’embellissement de l’espace, comme signe de sociabilisation, Kant le notait déjà dans un paragraphe de la Critique de la Faculté de Juger. L’ornementation n’est pas destinée à la seule délectation personnelle, elle est avant tout offerte à autrui, indice que l’homme ne saurait s’accomplir sans la satisfaction d’un instinct grégaire. Là réside également l’esprit de famille, dans un lieu qui favorise le lien, l’expérience consciente de l’indéfectible. La nature de ce lien est diverse, disons qu’elle s’apparente à une amitié au sens fort, c’est-à-dire un sentiment de bienveillance fondé sur une réciprocité affective. L’amitié familiale transcende et dépasse le simple compagnonnage dans la mesure où elle se voit doublée d’un profond sentiment d’appartenance. Du côté parental, celui-ci est provoqué par l’engendrement, c’est-à-dire par la reconnaissance en ses enfants de quelque chose de similaire à soi, mais pourtant séparé de soi ; du côté de la progéniture, il s’agit de reconnaître en ses parents ses auteurs ; sentiment d’attachement comme le remarquait Aristote, plus complexe et plus long à cultiver, moins évident car sans souvenir. L’esprit de famille se logerait précisément dans la réconciliation entre ces deux pôles
Histoire, tradition, lien durable, attachement, ce sont précisément les principes d’un autre univers, étroitement liés aux codes de la famille, ceux du luxe. L’esprit de famille rime ainsi avec objet authentique, objet qui a une histoire, objet durable, objet que l’on peut transmettre. Cette valeur ajoutée aux objets n’est que la traduction du lien familial par excellence qui est celui de la confiance. C’est un peu de cette confiance que l’on achète chez Hermès, par exemple, ce goût des choses bien faites, car elles sont liées à un passé prestigieux certes, mais surtout humain, incarné. Détail qui est loin d’être anodin d’ailleurs, les grands noms de cet univers, que l’on pense aux grandes dynasties italiennes (Prada, Gucci, Armani), et dans un autre genre, le défunt Colette porté par un duo mère/​fille sont des entreprises familiales. La confiance serait-elle le soubassement de la volonté d’entreprendre ?

L’esprit du temps
C’est une question récurrente à l’heure où le travail est repensé moins dans sa nature contraignante que comme une activité devant favoriser l’expression de la libre créativité de l’individu, ou tout du moins son épanouissement. Les espaces de coworking vantent un nouvel esprit de famille, où l’union serait moins synonyme d’uniformité, qu’une incitation au déploiement des talents individuels. La présence de la famille dans la mode est peut-être moins aujourd’hui le signe d’un conservatisme ou d’un besoin de tradition pour atténuer sa frénésie intrinsèque, que l’aspiration à une temporalité différente peu éloignée, en un sens, de préoccupations écologiques. Un fonctionnement durable en somme. Certes, pour la mode, ce serait renoncer à ce qui fait son essence même, c’est-à-dire sa périodicité adossée au besoin de nouveauté, pour embrasser l’intemporalité du démodé. Le projet porté par Marie-France Cohen (créatrice du concept-store Merci) et sa belle-fille s’inscrit dans cette perspective. Leur magasin Démodé se veut une mise en avant du beau, mais d’un beau vu à travers plusieurs regards, de plusieurs âges. Là apparaît peut-être la force exemplaire de l’esprit de famille, résonnant avec un défi crucial de l’époque, à l’heure où les familles connaissent de multiples reconfigurations : celui de décloisonner les rapports entre les générations, pour repenser leur dialogue dans toute son actualité.

When it comes to family, one expects a certain spirit. Not in the sense of intellectual vivacity, of spirited repartee and witty banter, but in the sense of solidarity. Without that kind of spirit, a family is like a body without a soul. Bringing it into being is no small matter; doubtless it is a question of metaphysics, but no less necessary for that. Without it, the family cannot be a living source of inspiration. 

From spirits to spirit: the sacredness of the family
Originally, families were not content to be the dwelling place of a single spirit, but hosted a wide pantheon: the patrician families of Rome worshipped the dead and their ancestors, as well as the household god, Lar Familiaris, in their domestic rites (sacra familiara). The Lares, guarantors and protectors of the good fortune of a bloodline, as indicated by their emblem, the Horn of Plenty, are closely linked to the Penates, the gods of the storeroom, thus imbricating the family’s good health with its material wealth. These small divinities — capricious spirits, subtle auras — have fled from our disenchanted world. Has the family lost its spirits?This loss is only superficial. And the separation between gods and men led, in particular during the 19th century, to the elevation of the family to the rank of cardinal Republican virtue, at once the cradle of intimacy and the promise of a country’s ongoing existence. We remain the inheritors of this idea: but the sacredness of the family continues to be respected, less through rituals to be observed than through reinventions in multiple metamorphoses. Thus, blood, once the preeminent factor, soldering individuals together by filiation, is consolidated by the recognition of the basic cohesion of a group, guaranteed by a reciprocal engagement undertaken by each of its members. The spirit of solidarity is just another name for family. 

The spirit of a place, the place of a spirit
To cultivate this sprit, a house(hold) is necessarily, in the primary sense of the term, less a particular space or building than a gathering of people. In this sense family and household are interchangeable terms, since according to the Latin etymology, familias describes a gathering of people and more precisely of slaves (it is true that family can involve subjugation) in a single place. Analogously, the meaning of the term house refers to people of the same lineage, the unity of a clan. The prestige and the courtly origin of the terms are today apparent in all parts of consumer society: from fine foods (Maison Plisson) to interior design (Maison Sarah Lavoine) to luxury goods (Maison Vuitton). The house is recognised as the heart of the family, its hearth. The practice of interior design, which is far from being a recent phenomenon, bears witness to the fact. Intimately linked to the sedentarization of power, the increasing value placed on décor is partly explained by its decisive role in spectacular displays of authority. Power, notably in an absolute monarchy, is not only something to be deployed but also something to be displayed, through state rooms, the various salons of Versailles being the perfect example.These distinctions between private and public are somewhat effaced nowadays: as part and parcel of the opening up of space observed by the sociologist Monique Eleb, amongst others. What used to be hidden from view (kitchen, bathroom) is now on display for all to see. This hitherto unheard of visibility of the private gives effect to a powerful imperative, that of creating a new harmony in a room conceived of in its multi-functionality (living room, reception room, work space, kitchen). Added to this visibility are photogenic norms, because the appreciation of a beautiful space, tastefully decorated, paradoxically confers on it the status of a nice image” – that is to say a meticulous surface, perfect and ready to be circulated. Interior design sites, like the Socialite Family or the magazine Milk, are establishing new aesthetics of the family, seen not as the enemy of beauty but rather its embodiment.

The spirit of connection
Kant had already discussed the embellishment of space as a sign of sociabilization in the Critique of Judgement. Ornamentation is not merely for personal pleasure but is first and foremost an offering to the other, an indication that man cannot be complete without the satisfaction of his herd instinct. It is here that family spirit dwells, in a place which promotes connection, the conscious experience of the everlasting. The nature of this connection is sui generis. We could maybe say that it is akin to friendship in the strong sense, a feeling of good will founded on an affective reciprocity. Family friendship transcends and surpasses simple companionship to the extent that it is twinned with a feeling of belonging. On the parental side, this is created by procreation, by the recognition that in one’s child one sees something similar, yet separate, to one’s self; on the side of the offspring, it is about recognising your parents as your creators. This feeling of attachment, as Aristotle remarked, is more complex and takes longer to cultivate, less evident because there is no memory of it. The spirit of family resides precisely in the reconciliation of these two poles. History, tradition, lasting links, attachment, these selfsame principles regulate another universe, closely linked to the codes of the family: that of luxury. Family spirit chimes with the authentic object, with provenance, a lasting piece that can be handed down. This value which accrues to objects is nothing other than the translation of the family connection par excellence — trust. When, for example, you shop at Hermes, you buy something of that trust, of a taste in well-made things, because they are linked to a prestigious past, of course, but above all, a past that is human, embodied. Far from an insignificant detail is the fact that the stars of that universe, be it the great Italian dynasties (Prada, Gucci, Armani) and in another constellation the now shuttered Colette, run by a mother/​daughter duo, are family businesses. Does trust underpin one’s willingness to start a business? 

« Does trust underpin one’s willingness to start a business? »

The spirit of time
This is a recurrent question at a moment in time when work is being rethought less as something that has to be undertaken than an activity that promotes the expression of the free creativity of the individual, or at least its development. Co-working spaces boast of a new family spirit, where union is less a synonym of uniformity than an encouragement of individual talents. The presence of family in the fashion world is perhaps today less a sign of conservatism or a need for tradition which serves to attenuate its intrinsically febrile nature, than the aspiration towards a different temporality, not distant, in one sense, from environmental concerns. Sustainability, in other words. Certainly for fashion it would be renouncing its very essence, its unquenchable thirst for novelty, to embrace the timelessness of the unfashionable. The project initiated by Marie-France Cohen (founder of the concept store Merci) and her daughter-in-law is part of this trend. Their shop Démodé aims to showcase the beautiful, but above all, a beautiful seen from different perspectives and different ages. Perhaps herein is the epitome of family spirit, resonating with one of our era’s most significant challenges, at a time when family is being re-configured: the challenge of breaking down the walls that separate generations, of rethinking their way of communicating, in all its immediacy.

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