You are using an outdated browser.
Please upgrade your browser to improve your experience.

Deconstruction

Exhibition

I want

Paul B. Preciado

Deconstruction Issue

Interview by
Micha Barban-Dangerfield

Paul B. Preciado, habite un appartement presque vide sur Uranus. Et même si sa double fonction de philosophe et de commissaire d’exposition le contraint à rejoindre régulièrement la Terre, son regard critique (et plein d’amour) reste suspendu au cosmos. Né femme dans le nord de l’Espagne, auteur du Manifeste contra-sexuel, de Testo Junkie ou récemment de Un appartement sur Uranus, Paul B. Preciado, philosophe spécialiste des questions de genre, transféministe et élève de Derrida, s’emploie à démolir les binarismes établis par le pouvoir patriarcal en composant dans les interstices, dans les multiples, en errant dans l’entre-deux, sans nécessairement passer d’un point de vue à l’autre. Une entreprise de déconstruction constante et titanesque qu’il accomplit avec beaucoup de calme et d’espoir. Cette sérénité, il l’a acquise à la force de l’évidence : ce monde est destiné à disparaître, alors saisissons-nous de la tâche d’en construire un nouveau. Avec la détermination qu’une telle position exige de celui qui la tient, avec la puissance des affranchis et l’ivresse des rêveurs du réel, Paul B. Preciado a entamé cette traversée et l’esquisse de ce nouveau monde, qu’il détaille aujourd’hui pour Exhibition.

Pour vous qui avez étudié la philosophie auprès de Derrida, qu’est-ce que la déconstruction ? Est-ce démolir, recréer ou rétablir ?

J’ai une histoire personnelle avec ce terme. Je me suis construit dans la déconstruction. J’ai été l’élève de Derrida à New York puis à Paris où je l’ai suivi. À ses côtés, j’ai vu l’évolution du concept de la déconstruction : de polémique interne à la philo, il est devenu un concept pop. Pour beaucoup de personnes, le principe philosophique de la déconstruction pouvait paraître abscons et compliqué. Pour moi, ça faisait partie de ma vie quotidienne. Je l’ai vécu comme l’apprentissage d’une nouvelle langue d’une très grande puissance et d’une efficacité énorme. Un langage pour lire la matrice – un peu à la façon d’un codeur. La déconstruction a représenté une énorme liberté. Dans le passé, les textes se présentaient selon un ordre vertical : il y avait la Bible, la métaphysique, la science, la littérature, la culture populaire, etc. Comme une très grande tour hiérarchisée. Derrida (et Nietzsche avant lui) a permis de mettre un grand coup dans cette tour pour la faire « collapser » et basculer à l’horizontale. Et là, les textes ont pu s’interpénétrer : un texte religieux pouvait soudainement se retrouver dans une comédie musicale, par exemple.

Au même moment à New York se développait une nouvelle pensée féministe. Quel lien faisiez-vous entre les deux ?

À cette époque, j’étais étudiant à la New School au croisement de la 5ème avenue et la 13ème rue à New York ; Judith Butler venait de publier son texte Gender Trouble. On assistait à l’émergence de la théorie queer, à son clash avec le féminisme socialiste porté par des philosophes comme Nancy Fraser, ainsi qu’à la visibilisation du féminisme noir. C’était un moment extraordinaire. Pas très loin de la New School, sur la 13ème rue, se trouvait le Centre Gay et Lesbien où je me rendais quasiment quotidiennement. Mon parcours était presque le même chaque jour : j’allais prendre un cours avec Derrida, Judith Butler, Jacquie Alexander ou Nancy Fraser puis je me rendais aux ateliers BDSM du Centre Gay et Lesbien. Cette liberté par rapport à la lecture critique de l’histoire et de la philo m’a poussé à considérer comme objet philosophique digne d’analyse certaines choses qui jusque-là me semblaient inimaginables. Grâce à ces allers-retours que j’entreprenais entre la philosophie et les mouvements sexuels minoritaires, j’allais pouvoir me modifier moi-même. Faire autre chose de moi-même. J’ai voulu approcher ma subjectivité, mon identité normative, comme quelque chose de « déconstructible » et modifiable.

Est-ce donc à ce moment-là que votre subjectivité et votre corps sont devenus des espaces d’expérimentation de la déconstruction ?

Je ne parle pas plus des corps que d’autres philosophes. Le fait que je sois trans pousse les gens vers cette conclusion. Beaucoup de philosophes ont un engagement très direct avec leur corps. Mais un philosophe homme et cisgenre n’a peut-être pas besoin d’interroger son corps puisqu’il est au centre de la philosophie depuis des siècles, il est totalement autorisé. À l’inverse, il y a des corps qui, historiquement, n’ont jamais été considérés comme des sujets capables de produire un savoir, une connaissance, qui n’ont pas été considérés comme citoyens, etc. Je ne pense pas uniquement aux trans mais aussi aux femmes, aux personnes racisées, aux gens que l’on considère comme fous, aux soi-disant handicapés et aujourd’hui aux migrants. En fait, c’est en déconstruisant les concepts binaires qui dictent notre lecture du monde que j’en suis venu à parler des corps et des sexualités. La pensée est forcée de s’articuler autour d’oppositions historiquement construites qui opèrent aussi comme des rapports de pouvoir : humain/​animal, dedans/​dehors, homme/​femme, blanc/​non-​blanc, faux/​vrai, national/​étrangère, etc. Pour s’en affranchir, la déconstruction nous a appris à pousser le terme subalterne vers le centre de la lecture pour faire basculer le binarisme. Dans le Manifeste contra-sexuel, par exemple, je me suis servi du godemiché (un objet proscrit et pensé comme prothèse du pénis) pour renverser la définition de la masculinité et donc remettre en jeu le régime de la différence sexuelle. C’était un exercice très derridien en soi. D’ailleurs, Derrida avait été le premier lecteur de ce texte, il m’a même donné des indications en me faisant promettre de n’en parler à personne. Il avait déjà été assez critiqué pour devoir supporter d’être associé à mes godes (rires).

Peut-on toujours rester dans les interstices, en déconstruction ?

Les figures de la déconstruction sont des fantômes, des revenants, des monstres, des créatures venues de l’entre-deux, qui défient les binarismes. Étant trans, j’ai moi-même fini par incarner une figure de la déconstruction (rires). En refusant les assignations d’identité, j’essaie paradoxalement de construire une position déconstructive. Lorsque je critique la politique des identités, je fais une différence entre hégémonie et subalternité. L’identité trans, par exemple, est encore en processus de construction face à la loi, à l’administration. Elle doit donc parfois être revendiquée de manière libre et radicale car le risque est de reproduire un processus de normalisation trans. La situation est semblable pour les politiques anti-féminicide, anti-raciste et des migrants.

On perçoit souvent la nouvelle génération comme celle capable de renverser l’ancien monde et dépasser les cadres de la binarité. Qu’en pensez-vous ?

Les ados d’aujourd’hui – la génération de Greta Thunberg – ont été précédés par une génération – les trentenaires d’aujourd’hui – qui a voulu évoluer à l’intérieur du cadre néolibéral et qui s’est fait écraser par le système. La génération d’après a dit « basta ». Les jeunes d’aujourd’hui semblent croire en la possibilité d’un changement radical, c’est une génération révolutionnaire. Je me sens finalement plus proche d’elle car la mienne s’est contentée de négocier ses libertés avec ses oppresseurs. Aujourd’hui, la vie de la planète n’est plus négociable, la vie des gens aux frontières ne l’est plus non plus, la vie des femmes n’est plus négociable, la liberté de faire ce que l’on veut de nos corps n’est pas cessible. Je suis intervenu récemment en Espagne dans une association de parents d’enfants transgenres et non-binaires âgés entre 4 et 18 ans. Je me suis retrouvé avec les enfants d’Uranus. C’était magnifique. Ils sont la preuve que nous sommes en train de vivre un changement de paradigme : la différence sexuelle n’existe pas, elle est un construit. Il va falloir reconnaître la multiplicité radicale du vivant et accepter de l’étendre à tous les êtres, comme les animaux ou les rivières par exemple. Savez-vous que l’Union Européenne reconnaît désormais comme sujet politique un robot ? Voilà bien la preuve que nous ne pouvons plus penser selon des prismes binaires opposant l’humain et l’animal, le naturel et le technologique, le féminin et le masculin, blanc et non-blanc.

Ce changement de paradigme n’a-t-il donc pas déjà commencé ?

Oui, du moins, il est inévitable. De la même façon qu’il nous paraît inconcevable que la couleur de peau apparaisse sur la carte d’identité de quelqu’un, on verra dans le futur l’inscription du sexe masculin ou féminin sur les documents d’identité des individus comme un acte de discrimination. Et je tiens à dire que tout cela ne relève pas de l’idéologie, je fais ici simplement état d’une urgence. Un enfant sur 400 ne peut être assigné à un sexe binaire à la naissance. Considéré comme « intersexe », il est donc soumis à toute une série d’opérations chimiques et chirurgicales pour le faire « rentrer » dans la masculinité ou la féminité normatives. Encore une fois, ceci n’est pas une théorie, c’est la réalité. Et c’est ce qui arrive finalement à chacun d’entre nous : nous faisons tous l’objet d’un diagnostic discriminatoire à la naissance, au moment de l’assignation de la différence sexuelle, toute notre subjectivité est moulée, construite pour répondre et rentrer dans ces cases. Dans la théorie transféministe, nous proposons un changement de paradigme, ça veut dire accepter qu’un corps puisse être reconnu en tant que sujet politique sans qu’il soit considéré comme force de production ou de reproduction. Il faut qu’il soit simplement accepté en tant que corps vivant.

En parlant de corps, quel lien entretenez-vous avec la mode en tant qu’espace d’analyse ?

Je m’y intéresse beaucoup. La mode est au corps ce que l’architecture est à l’espace. C’est un domaine clé pour comprendre les corps et la construction du genre et de la sexualité. Je parlais il y a peu de temps avec l’artiste Dominique Gonzalez-Foerster – on travaille beaucoup ensemble en ce moment – et on se disait que politiquement, tout serait totalement différent si notre peau était transparente et si nous pouvions observer tout ce qu’il se passe à l’intérieur. La peau fait que nous imaginons le corps de l’autre. Le vêtement produit le même effet. C’est une seconde couche de peau qui participe à la construction sociale et politique de la différence de sexe, de classe, de race, d’âge, etc. Tous les changements dans l’histoire du féminisme ont été accompagnés par une transformation radicale de la mode. Ce qui est clair c’est que si nous passons demain à un régime de la sexualité et du genre non-binaire, ça aura des conséquences indiscutables sur la mode. Mais la mode peut se montrer très normative. Elle est devenue le bras de l’industrie textile qui est l’une des plus polluantes au monde – tout comme le cinéma est devenu le bras de l’industrie culturelle hollywoodienne. De ce fait, elle doit absolument être remise en cause. Et je pense qu’elle n’a plus que quelques années devant elle.

Ce fatum, vous l’annonciez lors de la dernière Fashion Week parisienne dans votre critique du défilé Balenciaga publiée dans Libération. Que retenez-vous de la proposition de Demna Gvasalia ?

Ce qui m’intéresse chez Balenciaga ou chez d’autres maisons, c’est le grand dessein qui se trame derrière le vêtement. J’ai beaucoup aimé le geste de Gvasalia de représenter un défilé comme un Parlement. Et c’est bien vu car nous avons besoin d’un Parlement Mondial de la Mode qui rassemblerait les grands noms de l’industrie textile, les possédants, les pollueurs, les créateurs et les consommateurs pour décider collectivement du destin de cette industrie. Ces grandes marques ont une responsabilité énorme, qu’on ne peut pas occulter, et on ne peut réduire la mode à de simples considérations de style. Elle doit reconnaître ses responsabilités dans les politiques économiques, du genre et de la sexualité. La mode doit s’engager et statuer sur ces questions. Ou bien même décider de mettre fin à sa production, tout simplement. Je pense que Balenciaga sera en effet à l’origine de ce Parlement, qui viendra je l’espère.

Au-delà de la mode, que disait ce défilé de notre monde selon vous ?

Tout comme Gvasalia, je suis pour que nous arrêtions quelque temps, que nous nous réunissions tous ensemble le temps d’un moratoire général. Il faudra pour ça que l’on ferme les universités, les usines, les musées, qu’on stoppe la production, la mode et les voitures pendant, je sais pas, disons… 10 ans. Ça nous permettrait de tout repenser, absolument tout. Nous formerions de grands Parlements partout sur les territoires, dans lesquels chacun devra repenser le monde. Je crois en l’arrivée de ce jour car nous n’aurons bientôt plus le choix. Que ferons-nous quand Venise sera sous l’eau ? Ou quand les derniers peuples autochtones de l’Amazonie auront été exterminés ? Il sera trop tard. Alors autant décider de tout arrêter et de tout reconstruire dès aujourd’hui.

Et des corps ?

Le Parlement imaginaire de Gvasalia était peuplé de corps hors normes, très différents, remettant en cause le modèle normatif de la masculinité et de la féminité. Ce que j’aime ici, c’est que le vêtement sert une critique du monde, et non l’inverse. De plus en plus, les maisons font défiler leurs collections homme et femme ensemble, sans distinction. Pendant le début de ma transition, j’ai réalisé à quel point les frontières entres les vestiaires étaient rigides. La mode est une technique de production et de vérification de la différence sexuelle. Mais elle a aussi le pouvoir de participer à faire tomber ce régime.

Paul B. Preciado lives in an almost empty apartment on Uranus. And even if, in his double role as philosopher and curator, he often has to come back to Earth, his gaze, both critical and caring, remains in the cosmos. Born a woman in the north of Spain, author of The Counter-Sexual Manifesto, Testo Junkie and recently An Apartment on Uranus, Paul B. Preciado, a philosopher specializing in questions of genre, a transfeminist and pupil of Derrida, seeks to demolish the binaries established by patriarchal power by working in the interstices, in multiples, by navigating the in-between, without necessarily passing from one point of view to another. A titanic work of ceaseless deconstruction which he accomplishes with great calm and hopefulness. For him, serenity is the only possible attitude in the face of the obvious: this world is destined to perish, so we must take upon ourselves the task of building a new one. With the determination which such a position demands of the person who holds it, with the power of the emancipated and the giddiness of the dreamers of the real, Paul B. Preciado has embarked upon this crossing and started outlining this new world. Today he describes it to us for Exhibition.

For you, as someone who studied philosophy with Derrida, what is deconstruction? Is it about demolishing, recreating or re-establishing?

I have a personal history with this term. I constructed myself in deconstruction. I was Derrida’s student in New York and then I followed him to Paris. At his side, I witnessed how the concept of deconstruction evolved, from a being a debate within philosophy, to becoming a pop concept. To a lot of people, the philosophical concept of deconstruction may appear abstruse and complicated. For me, it was part of daily life. I experienced it as a new language I was learning, one that was very powerful and enormously efficacious. A language with which I could read the matrix – a little bit like a coder would do. Deconstruction represented enormous freedom. In the past, texts were organized vertically: there was the Bible, metaphysics, science, literature, popular culture, etc. Everything was in a great tower, hierarchized. Derrida (and Nietzsche before him) dealt a blow to this tower, collapsing it on to the horizontal plane. And there, texts could interpenetrate: a religious text could suddenly turn up in a musical comedy, for example.

At the same time, a new feminism was developing in New York. What connection did you make between the two things?

Back then, I was a student at The New School, at the corner of 5th Avenue and 13th Street in New York; Judith Butler had just published Gender Trouble. We were witnessing the emergence of queer theory, and its clash with the socialist feminism of philosophers such as Nancy Fraser. At the same time black feminism was taking shape. It was an extraordinary moment. Not far from The New School, on 13th Street, was the Gay and Lesbian Centre, where I went practically every day. My routine was basically the same every day: I would take a class with Derrida, Judith Butler, Jacquie Alexander or Nancy Fraser and then I would go to the BDSM workshops at the Gay and Lesbian Centre. The freedom I had, in terms of a critical reading of history and philosophy, led me to consider as an object worthy of philosophical analysis some things which until then had seemed unimaginable. Thanks to this back-and-forth between philosophy and minority sexual movements, I was able to modify myself. Make something else of myself. I wanted to approach my subjectivity, my normative identity, as something that could be deconstructed and modified.

Was it then that your subjectivity and your identity became spaces in which to experiment with deconstruction ?

I don’t talk about bodies more than other philosophers. The fact that I’m trans pushes people to that conclusion. A lot of philosophers have a very direct engagement with their body. But a cis male philosopher has not necessarily had to call his body into question, because it has been at the centre of philosophy for centuries, it is completely legitimized. On the other hand, there are bodies that, historically, have never been deemed subjects capable of producing knowledge or understanding, which have never been deemed citizens, etc. I’m not thinking only of trans people, but also of women, people of colour, people declared mad, the so-called disabled, and of migrants nowadays. Indeed, it was in deconstructing the binary concepts that dictate our reading of the world that I found myself talking about bodies and sexualities. Our thinking is forced to organize itself around concepts which have been historically constructed and which also inscribe power relations: human/​animal, inside/​outside, man/​woman, white/​non-​white, false/​true, national/​foreign, &c. To help us free ourselves from this, deconstruction showed us how to push the subaltern term to the centre of the reading to topple the binarism. In The Counter-Sexual Manifesto, for example, I made use of the dildo (a proscribed object thought of as a prosthetic penis) to overthrow the definition of masculinity and bring back into play the regime of sexual difference. It was in itself a very Derridean exercise. Moreover, Derrida was the first person who read it; he even gave me some notes making me promise not to tell anyone. He had already been criticized enough himself to be able to put up with being associated with my dildos (laughter).

In deconstruction, is it possible to always remain in the interstices?

The figures of deconstruction are ghosts, revenants, monsters, creatures from the in-between, which defy binaries. Being trans, I myself have ended up incarnating a figure of deconstruction (laughter). In refusing to be assigned an identity, I am paradoxically trying to construct a deconstructive position. When I criticise identity politics, I draw a distinction between identity and subalternity. Trans identity, for example, is still in a process of construction, legally and bureaucratically. Sometimes, therefore, we need to demand it as openly and as radically as possible, given the risk of reproducing a process of trans normalization. The situation is similar for migrants and for anti-racist and anti-feminicide movements.

The younger generation is often presented as being one capable of overturning the old world and moving beyond the binary framework. What do you think?

Teenagers today – the Greta Thunberg generation – have been preceded by a generation – people in their 30s today—who wanted to change the neo-liberal framework from within, and who were crushed by the system. The next generation have said: enough. Young people today seem to believe in the possibility of radical change, they are a revolutionary generation. I feel closer to them; my generation was content to negotiate for its freedom with its oppressors. Today, the life of the planet is no longer negotiable, nor the lives of people on the borders, the lives of women are no longer negotiable, the freedom to do what we want with our bodies is non-transferable. I recently gave a talk in Spain at an organization for the parents of trans and non-binary children aged between 4 and 18. There I found myself among the children of Uranus. It was magnificent. They are the proof that we are living through a paradigm shift: sexual difference does not exist, it is a construct. Finally we will have to recognize the radical multiplicity of living beings, and accept the idea of extending this to all beings, like animals and rivers for example. Did you know that the EU now recognizes robots as political subjects? Here we have the proof that we can no longer think in terms of the binary prisms opposing the human and the animal, the natural and the technological, the feminine and the masculine, white and non-white.

Has this paradigm shift already begun?

Yes, or at any rate it is inevitable. Just as it is inconceivable to us that someone’s skin colour should appear on their identity card, in the future we will see the inscription of male or female sex on identity documents as an act of discrimination. And I want to make it clear that this isn’t ideological; I’m just noting the pressures of reality. One child in every 400 cannot be assigned a binary sex at birth. Considered to be intersex’, they are subjected to a whole series of chemical and surgical operations to make them conform to a normative masculinity or femininity. I reiterate: this isn’t theory, this is reality. And in fact this is what happens to all of us when we’re born: we are all the object of a discriminatory diagnosis at birth, at the moment when sexual difference is assigned, our whole subjectivity is moulded, constructed to respond to and conform to a set of expectations. In transfeminist theory, we are proposing a paradigm shift, namely accepting that a body can be recognized as a political subject without being considered as a force for production or reproduction. It must simply be accepted as a living body.

Speaking of bodies, what relationship do you have with fashion as a space of analysis?

I’m very interested in it. Fashion is to the body what architecture is to space. It is a key domain for understanding bodies and the construction of gender and sexuality. Just recently I was discussing it with the artist Dominique Gonzalez-Foerster – we’re working together a lot at the moment – and we were saying that politically, everything would be completely different if our skin were transparent and we could observe everything that was going on inside it. Skin makes us imagine the body of the other. Clothes produce the same effect. It is a second layer of skin which participates in the political and social construction of difference, be it sex, class, race, age, etc. All developments in the history of feminism have been accompanied by a radical transformation in fashion. What is clear is that if we are moving in the near future to a regime of non-binary sexuality and gender, it will certainly have consequences for fashion. But fashion can be very normative. It has become an arm of the textile industry, which is one of the world’s worst polluters – just as cinema has become an arm of the Hollywood culture industry. As a result, it must absolutely be subject to critique. And I think it’s only got a few years left.

You pronounced this death sentence on the occasion of the most recent Paris Fashion Week, in your review of the Balenciaga show, which was published in Libération. What have you taken away from Demna Gvasalia’s ideas?

What interests me about Balenciaga, or other fashion houses, is the greater design which lies behind the clothes. I very much liked Gvasalia’s gesture, that of representing the show like a Parliament. And it hit the mark, because we need a Global Fashion Parliament which would bring together the major names in the textile industry, the proprietors, the polluters, the creators and the consumers to decide collectively the fate of the industry. The major labels have an enormous responsibility, from which there is no getting away, and fashion cannot be reduced simply to considerations of style. It must recognize its responsibilities in the domains of economics, gender and sexuality. Fashion must involve itself in these questions and take a stance on them. Or just decide, quite simply, to cease production. I think that Balenciaga will be the organizing force behind this Parliament, which will come into being, I hope.

Beyond fashion, what did the show say about our world, do you think?

Just like Gvasalia, I am in favour of stopping for a while, of a general moratorium while we all come together. We would have to close universities, factories and museums, we would have to stop production, no more fashion or cars for, I don’t know, let’s say…10 years. That would enable us to rethink everything, absolutely everything. We would form large Parliaments in every region, in which we would all be able to rethink the world. I think the day is coming, because soon we won’t have a choice. What will we do when Venice is under water? When the last indigenous peoples of the Amazon have been exterminated? It will be too late. So we may as well decide to stop everything and reconstruct everything as of now.

And bodies?

Gvasalia’s imaginary Parliament was populated with unusual bodies, very different bodies, calling into question the normative model of masculinity and femininity. What I like about this is that the clothes are in the service of a critique of the world, and not the other way round. More and more often, fashion houses present their male and female collections in one show, without making a distinction. At the start of my transition, I realized how impermeable the boundary between wardrobes is. Fashion is a technique for producing and verifying sexual difference. It also has the power, however, to participate in the downfall of this regime.

FR | EN