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Paul Mouginot

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Paul Mouginot

Exergue 1 : « Le meilleur moyen de protéger sa vie privée est de l’abandonner » — Hasan Elahi

Cinq heures et sept minutes. En moyenne, c’est désormais le temps que nous passons quotidiennement, en France, devant les écrans. D’après une étude de l’Agence nationale de santé publique, c’est deux heures de plus qu’il y a dix ans. Une statistique parmi tant d’autres, qui illustre le temps croissant que nous offrons aux outils numériques — et en particulier aux smartphones.
Mais nous le rendent-ils bien ? Depuis leur apparition à l’aube des années 2000, les ordinateurs, tablettes et téléphones multifonctions se révèlent être de véritables couteaux suisses. Nous nous demandons même parfois comment l’on s’y prenait « avant », quand perdus au cœur d’une campagne japonaise nous recherchons les horaires du bus le plus proche, ou lorsque nous conversons en vidéo avec l’être aimé, aux confins du globe.

— La tentation d’abandonner l’idée même de vie privée

Pourtant, à l’heure où nous apprenons que le dernier autocuiseur en vogue serait équipé d’un microphone activable à distance, et que 1,7 million de français utilisent des enceintes connectées, on s’interroge : avons-nous fait entrer dans nos foyers des chevaux de Troie, contre lesquels on ne peut désormais plus résister ?
La question s’est posée pour l’artiste americano-bangladais Hasan Elahi en 2002. Un an après les attaques du World Trade Center et au moment où les connections ADSL se généralisaient dans les foyers, il fut listé par erreur parmi des terroristes potentiels et soupçonné de transporter des explosifs. Arrêté par le FBI à l’aéroport de Detroit lors d’un retour de voyage, il subit près de six mois d’interrogatoires et neuf passages consécutifs au détecteur de mensonges. Finalement dédouané, il décide, en anticipation de futures accusations, de « logger » l’intégralité de sa vie sur Internet, c’est-à-dire de partager, en toute transparence, des photos de ses activités et sa position GPS en temps réel. Sept ans avant l’apparition d’Instagram et la généralisation de ces partages volontaires de la vie privée, Hasan Elahi donne ainsi naissance au projet « Tracking Transience ». En 2014, après dix ans d’expérimentations, il affirmait toujours que « le meilleur moyen de protéger sa vie privée est de l’abandonner. [… ] Quand j’ai débuté ce projet et que mes amis ont découvert ce que j’entreprenais, certains d’entre eux m’ont interdit de leur rendre visite chez eux. Aujourd’hui, ils s’aperçoivent à peine que leurs smartphones les espionnent bien mieux que ce que je pourrais imaginer » (Wired, 2017).
Pour ne laisser aucune prise à autrui, pour effacer toute possibilité d’intrusion dans notre vie privée — voire de chantage -, notre destin serait-il donc de donner à voir toutes les aspérités de notre personnalité, en les rendant publiques ? Serait-il de se laisser happer « de l’autre côté du miroir » numérique, à l’instar des personnages de la série photographique « Sur-Fake » d’Antoine Geiger, anonymes passants aspirés par l’écran de leur téléphone ?

— A la recherche d’une symbiose

Lorsque nous posons cette question à l’artiste américain Jonathan Monaghan, la réponse est sans ambages : « Nous ne pourrons plus jamais échapper à la technologie, mais nous pouvons apprendre à vivre avec elle de manière plus symbiotique. Une partie du problème lié aux technologies numériques est qu’elles se développent et envahissent notre monde si rapidement que nous n’avons pas le temps de créer une relation saine et apaisée avec elles. A l’inverse par exemple, les histoires mythologiques antiques nous ont toujours aidés à établir des liens avec le monde qui nous entoure, nous permettant de faire face à nos peurs et nos désirs en nous connectant à notre psyché ».
Monaghan, à 32 ans, fait partie de cette génération qui a grandi avec ces technologies de plus en plus intimes — voire intrusives. Son installation « Disco Beast », qui fut exposée au Palais de Tokyo en 2018, se propose ainsi de « fournir une nouvelle mythologie à l’ère numérique ». Cette vidéo représente une licorne protéiforme se déplaçant dans un décor esthétique, attirant et surtout cyclique. « Il s’agit d’une allusion à l’iconographie médiévale, en particulier à « La Licorne en captivité », une tapisserie du XVIe siècle représentant une licorne traquée et emprisonnée dans un enclos. Le Metropolitan Museum of Art de New York, à qui appartient l’œuvre, note que la licorne peut s’échapper si elle le souhaite, mais elle semble heureuse et confortable dans son enfermement. ». Jonathan Monaghan considère que cette œuvre en particulier constitue « une métaphore tout à fait appropriée pour décrire la relation de notre société actuelle avec le monde numérique. Nous nous portons volontaires pour la technologie et ses systèmes de surveillance. Si nous le souhaitions vraiment, nous pourrions désactiver nos réseaux sociaux et nos téléphones, mais ils s’avèrent trop addictifs et trop attrayants. A l’instar de la licorne, nous sommes séduits puis piégés. « Disco Beast », comme toutes mes installations vidéo, est une boucle continue. L’histoire n’est pas finie, elle ne cesse de se répéter. Ces animaux mythiques sont confinés dans ce monde virtuel que je crée, condamnés à répéter les mêmes actions. Tout ceci évoque un des cercles de l’Enfer de Dante, mais brillant, coloré et séduisant ».
Bien qu’il appelle une relation apaisée de ses vœux, une telle symbiose semble lointaine, en tout cas tant que nous n’aurons pas trouvé le moyen de nous sortir de ce cercle de dépendance.

— Peut-on encore résister au gourou numérique ?

Encore loin des cercles dantiens, la résistance à l’emprise numérique pourrait bien naître au cœur de la Silicon Valley, à l’endroit même où les services numériques les plus addictifs fleurissent et rayonnent. Les stars de la tech limitent de plus en plus l’accès au numérique de leurs enfants, à l’instar de Chamath Palihapitiya, ancien cadre de Facebook, qui justifie aisément le bannissement des réseaux sociaux de son périmètre familial : « Les boucles de rétroaction court-terme que nous avons créées alimentent nos niveaux de dopamine et détruisent le fonctionnement de la société. Plus de discours citoyen, plus de coopération, trop de désinformation, pas assez de vérité. [… ] Je peux contrôler ma décision, car je n’utilise pas [les réseaux sociaux]. Je peux contrôler les décisions de mes enfants car ils ne les utilisent pas non plus » (The Guardian, 2017).
Alors que beaucoup d’entre nous consultent désormais leur téléphone en moyenne toutes les 30 secondes — soit tout de même la bagatelle de 2600 fois par jour d’après une étude récente de la société américaine dscout-, cette nouvelle tendance venue de la Silicon Valley va-t-elle nous inviter à plus de raison ?
Rien n’est moins sûr, car les développeurs, les spécialistes en interface homme-machine et expérience utilisateur continuent de faire preuve d’une imagination débordante pour nous garder captifs et faire en sorte que nous passions le plus de temps possible sur les plateformes numériques. Justin Rosenstein, inventeur du bouton « Like » de Facebook, émet désormais des regrets dans The Guardian : « Cela distrait tout le monde. Tout le temps. Il est important d’évoquer ce sujet maintenant car nous sommes peut-être la dernière génération qui peut se rappeler la vie d’avant ».
Mais il est peut-être déjà trop tard. Si le numérique est loin d’être au cœur de ses préoccupations, l’artiste Ugo Schiavi se pose néanmoins cette question fondamentale du décalage anachronique entre histoire ancienne et usages contemporains. En 2018, dans son exposition « Rudus, Ruderis » de 2018 à la Double V Gallery de Marseille, il fige pour l’éternité le geste de selfie : « Je souhaitais réaliser un fragment de bras qui pourrait laisser penser qu’il provient d’une statue en pierre datée, explique-t-il, mais mon intention était d’y ajouter un décalage anachronique via un geste, associé à un objet, qui nous ramènerait violemment à notre quotidien. Le smartphone et le geste du selfie sont apparus comme une évidence. »
Alors que le Musée des Beaux-Arts d’Orléans lui offre cette année une carte blanche, et alors que nous évoquons avec lui la possibilité d’une relation apaisée avec la technologie, Ugo Schiavi demeure catégorique : « A mon sens, l’Homme est trop fasciné par le progrès et trop attaché au confort qu’il a acquis pour un jour y renoncer. Les différentes industries du numérique sont trop puissantes et les enjeux économiques trop importants pour qu’un jour toutes les personnes impliquées décident de tout arrêter. Je ne vois donc pas pourquoi on arrêterait le progrès et cette volonté de croissance à tout prix. ». Et d’ajouter : « Nous allons, tous ensemble, droit dans le mur, les yeux rivés sur nos écrans de téléphones. »

The best way to protect your private life is to abandon it.”

Five hours and seven minutes. On average, that is now the amount of time we spend in front of screens every day in France. According to a study by the National Public Health Agency, that’s two hours more than ten years ago. One statistic amongst many others which illustrates the increasing amount of time we give to digital tools – and especially to smartphones. 

But it is time well spent? Since they first appeared in the early 2000s, computers, tablets and multifunctional telephones have proved themselves to be veritable Swiss army knives. We even ask ourselves sometimes, when lost in the Japanese countryside looking up the bus timetable, or on a video chat with a loved one on the other side of the world, how we ever managed before.

— The temptation to abandon the very idea of a private life

These days, however, when we find out that the latest slow cooker can be voice activated and that 1.7 million French people use virtual assistants, we’re tempted to ask: have we welcomed a Trojan horse into our home? One against whom we are now powerless? 

This was the question asked by the American-Bangladeshi artist Hasan Elahi in 2002. One year after the attacks on the World Trade Centre and at the moment when ADSL connections were becoming widespread, he was mistakenly named on a list of potential terrorists and suspected of transporting explosives. Arrested by the FBI at Detroit airport when returning from a trip, he was subjected to six months of questioning and nine consecutive lie detector tests. When he was finally cleared he decided, anticipating future accusations, to log the entirety of his life on the Internet, in other words to share, completely transparently, photos of his activities and his GPS position in real time.

Seven years before the apparition of Instagram, when voluntarily sharing details of one’s private life became commonplace, Hasan Elahi developed the project Tracking Transience. In 2014, after ten years of this experiment, he was still insisting that the best way of protecting your private life was to abandon it. When I began this project and my friends discovered what I was doing…some of them banned me from coming over to their houses. Today, they hardly realise that their smartphones are spying on them much better than I could have imagined.” (Wired, 2017) 

In our attempts to prevent anyone getting a grip on us, to remove all possibility of intrusion into our personal life – or of blackmailing us even — are we destined to make public our entire personalities, warts and all? Will we allow ourselves to be dragged through the digital looking glass in the manner of the characters in Antoine Geiger’s photographic series Sur-Fake, anonymous passersby sucked into the screen of their telephones?

— In search of symbiosis

When we ask the American artist Jonathan Monaghan this question, the answer is categorical: We will never be able to escape technology, but we can learn to live with it in a more symbiotic way. One part of the problem of digital technologies is that they develop so quickly and are invading our world so fast that we don’t have the time to create a healthy and peaceful relationship with them. Conversely, the mythological stories of antiquity, for example, have always helped us to establish links with the world that surrounds us, allowing us to face our fears and our desires by connecting us to our psyche.”

At 32 years of age, Monaghan is part of the generation which has grown up with more and more intimate, even intrusive, technologies. His installation Disco Beast”, which was exhibited at the Palais de Tokyo in 2018, promises to provide a new mythology for the digital era.” The video shows a proteiform unicorn moving around in an attractive, aesthetically pleasing, cyclical décor. It’s an allusion to medieval iconography, in particular The Hunt of the Unicorn, a 16th-century tapestry which depicts a unicorn being hunted and trapped in an enclosure. The New York Metropolitan Museum of Art, which owns the work, suggests that the unicorn can escape if she wants to, but she seems happy and comfortable in her confinement. Jonathan Monaghan deems this work in particular to constitute a very appropriate metaphor for describing contemporary society’s relationship with the digital world. We willingly sign up for these technologies and surveillance systems. If we really wanted to, we could deactivate our social networks and our telephones, but they’re too addictive and too appealing. Like the unicorn, we’re seduced and we’re trapped. Disco Beast, like all my video installations, is a continual loop. The story isn’t finished; it never stops repeating itself. These mythical animals are confined in a virtual world which I create, condemned to repeating the same actions. The whole thing evokes Dante’s Inferno, but shiny, colourful and alluring.” 

Although he evokes the peaceful relationship of his dreams, such a symbiosis seems, in fact, a long way off — at least as long as we haven’t found the means to escape from the circle of dependency.

— Can we still resist the digital guru?

Far from Dante’s circles of hell, resistance to the digital yoke may well develop in the heart of Silicon Valley, the very place where the most addictive digital services have come into being and found success. The stars of tech are increasingly limiting their children’s digital access, following the example of former Facebook executive Chamath Palihapitiya, who justified the banning of social networks from the family home with ease: The short term feedback loops we have created are elevating our dopamine levels and impairing the functioning of society. No more civil discourse, no more cooperation, too much misinformation, not enough truth…I can control my decision as I don’t use [social networks]. I can control my kids’ decisions, which is that they’re not allowed to use [them]”. (The Guardian, 2017)

Whilst many of us check our phone every 30 seconds on average — so a mere 2600 times per day, according to a recent study by the US company dscout – is this new Silicon Valley trend going to bring us back to reason?

Nothing is less sure, as developers and specialists in man-machine interface and user experience continue demonstrating abundant imagination when it comes to keeping us captive and ensuring we spend as much time as possible on digital platforms. Justin Rosenstein, the inventor of the Like” button on Facebook, has spoken of his regrets in the Guardian: Everyone is distracted. All of the time. One reason I think it is particularly important for us to talk about this now is that we may be the last generation that can remember life before.”

But maybe it’s already too late. Although the digital is not one of his main preoccupations, the artist Ugo Schiavi is nonetheless concerned with the fundamental question of the anachronistic gap between its contemporary use and ancient history. In 2018, in his exhibition, Rudus, Ruderis”, at the Double V Gallery in Marseille, he fixed the gesture of the selfie in eternity. I wanted to create a fragment of an arm which you might think had come from an ancient stone statue,” he explains, but my intention was to add an anachronistic gap, through a gesture, associated with an object, which would bring us back to our daily life, violently. The smartphone and the selfie gesture were the obvious choice.”

While the Musée des Beaux-Arts in Orléans is giving him carte blanche this year and while we discuss with him the possibility of a peaceful relationship with technology, Ugo Schiavi remains emphatic. In my opinion, man is too fascinated by progress and too attached to the comfort he has acquired to ever renounce it. The various digital industries are too powerful and the economic stakes too high for everyone concerned to just stop. I don’t see why, therefore, we would stop progress and this too will keep growing whatever the cost.” And, he adds, We’re all heading for a brick wall, our eyes glued to our phones.”

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