You are using an outdated browser.
Please upgrade your browser to improve your experience.

Blushing

Exhibition

I want

Pauline Klein

Blushing Issue

Written by
Pauline Klein

Photography
Alexandre Guirkinger

Dans l’une de ces maisons, vivent trois afghans et un iranien depuis respectivement deux, huit semaines, onze et dix-neuf mois. Dans les autres, des soudanais, des kurdes, des tchadiens, des érythréens. Installés par communauté et par langue.
Dans chacune d’elles, anciennes habitations prévues initialement pour accueillir des vacanciers venus chercher des parenthèses, un peu de sursis, le calme et le repos, on attend.
Les rideaux se sont peu à peu déchiquetés, le sol s’est craquelé, la cuisine baigne dans des vapeurs thé à la menthe, on fait inlassablement cuire des yaourts. Dans les chambres d’enfants, des effluves de chichas ont embaumé les lits superposés.
Ici, on se prend le présent de plein fouet. On passe la journée à se saluer comme si on se croisait pour la première fois, sans cesse ce même salue dix, quinze fois par jour. La violence d’un moment plein de vide qui n’est là qu’une succession d’instants infinitésimaux, étriqués, mis bout à bout dans une infinie longueur.
Le passé est source de cauchemars, la mémoire a attaqué le corps et l’esprit, on fait tourner son index sur sa tempe pour dessiner le souvenir pas racontable, pas traduisible, ni du point de vue de la langue, ni du point de vue du sens.
On dort sur des lits jonchés d’images qu’aucune activité ne vient balayer. Des cauchemars qui ont jalonné le sol le long d’un voyage inracontable. Le regard s’est sédimenté de ces traces indélébiles qui ont fait le chemin jusqu’à ces habitations qui ne sont qu’une étape, une parenthèse ouverte sur l’absence, le doute, pour rêver entre l’avant et l’après.
Un papier posé contre le cœur, dans la poche d’un anorak qui a traversé le monde pour ne jamais se poser qu’au seuil d’une vie faite de monstres.

Je m’installe à côté d’eux. L’un est kurde et un peu plus âgé que les autres, il me montre son fil Facebook auquel je ne comprends rien. Pas d’article sur les pervers narcissiques, pas d’indignation sur les porcs, un autre monde tiens ! Je bois un yaourt fermenté et peu à peu devant TMC, je m’endors sur leur canapé. Je me réveille presque trois heures plus tard : ils ont retiré mes chaussures, j’ai bavé sur le sac de couchage qu’ils ont plié en quatre pour me faire un oreiller. Ils ont tiré les rideaux déchirés, j’aperçois par les trous la campagne fumante, leur vue à eux. Ils se sont réfugiés dans la chambre, ils parlent tout bas pour ne pas me déranger. Ce sont mes parents, je suis réveillée, ils arrivent. Je m’essuie la bouche, ils me préparent le yaourt, des pêches au sirop et des Petit Écolier. Je dois avoir faim. Je prends mon goûter en regardant une jeune fille qui joue de la cithare sur l’écran d’un téléphone portable. Ils l’ont installé pour que je me réveille en douceur, contre une bouteille en plastique découpée.
Un jour, plus tard, aujourd’hui, dans un an, une femme surgira du bois et viendra officialiser l’espoir ou renvoyer à la mort. Une femme surgira du bois, un dossier en carton mauve sous le bras, elle sourira peut-être, elle appellera l’homme par son prénom, il aura un mois pour quitter le village, prendre le train, prendre une amende, arriver à Paris, être raccompagné dans un avion et retourner là où l’horreur à commencé, faire le voyage dans l’autre sens, remonter le temps, au dessus de ses pas, dans un air qui survolera des montagnes qui n’auront pas tué, une mer qui n’aura pas noyé, à une vitesse que l’on ne sentira jamais, avec peut-être, la nostalgie de cet arbre, de ces maisons, des saluts de ces hommes que l’on éparpillera dans le monde à coups de mots incompris dans le sursis, l’attente d’un rêve tu.

Extrait du livre d’Alexandre Guirkinger et Pauline Klein,
Lost Island présenté au Dummy Book Award des Rencontres d’Arles 2018.

In one of these houses there are three Afghans and an Iranian. They’ve been there for two weeks, eight weeks, 11 months and 19 months respectively. In the others, there are Sudanese, Kurds, Chadians and Eritreans. They are grouped by community and by language.
In each of the houses, intended originally to welcome holidaymakers looking for a break, a bit of respite, calm and rest, they are waiting.
The curtains are falling apart, the flooring is cracked, the kitchen breathes with the steam of mint tea, and yoghurts are always being concocted. In the kids’ rooms, the fumes from shisha pipes have perfumed the bunkbeds.
Here, it’s a question of seizing the moment. Days are spent greeting each other, as if meeting each other for the first time; 10, 15 times a day the ritual is repeated. The violence of an entirely empty moment which is only a succession of infinitesimal instants, packed together, and stretching out to infinity.
The past is a source of nightmares; memory has attached body and soul, an index finger turning on a temple suffices to designate the unspeakable memory – translatable neither from the point of view of language nor the point of view of meaning.
Sleep comes on beds strewn with images that are not displaced by any activity. Nightmares which function as milestones along a journey which will not be recounted. A gaze that has hardened with the indelible traces which made the journey to these residences, which are only a stage, a parenthesis opened on absence, and doubt, a moment to dream between the before and the after.
A piece of paper folded against the heart, in the pocket of an anorak which has crossed the world, and come to rest only at the threshold of a life made of monsters.
I settle down next to them. One of them is Kurdish and a little older than the others. He shows me his Facebook page; I don’t understand a thing. No articles on narcissistic behaviour, no tirades about everyday sexism – it’s a whole other world ! I drink a fermented yoghurt and doze off on their sofa in front of TMC. I wake up a few hours later. They’ve taken my shoes off. I’ve dribbled on the sleeping bag that they folded into a pillow for me. They’ve drawn the tattered curtains; through the holes, I can see the steaming countryside. I can see what they see. They’ve taken refuge in the bedroom; speaking quietly so as not to disturb me. They’re my parents; I am awake, they are coming. I wipe my mouth, they prepare a yoghurt for me, tinned peaches and biscuits. I must be hungry. I eat watching a young girl play the zither on the screen of a mobile phone. They’ve put it there to wake me up gently, propping it up against half a plastic bottle.
One day, later, today, in a year, a woman will emerge from the forest and will make it official : either hope or its end. A woman will emerge from the forest, with a mauve folder under her arm, she will smile perhaps, she’ll address the man by his first name. He will have a month to leave the village, to take the train, pay a fine, get to Paris, be escorted to an airplane and go back to where the horror began, make the return journey, go back in time, retrace one’s steps, in the air, over the mountains which will not have killed anyone, a sea which will not have drowned anyone, at a speed which no one will ever feel, with perhaps, a nostalgia for this tree, these houses, the greetings of these men, who we will scatter across the world, with words not understood in the reprieve, in the waiting for a silenced dream. 

Translated into English by Sara & Emma Bielecki

Extract from the book Lost Island by Alexandre Guirkinger and Pauline Klein, presented at the Dummy Book Award, Rencontres d’Arles 2018.

FR | EN