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Deconstruction

Exhibition

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Pierre Lescure

Deconstruction Issue

Author
Pierre Lescure

COMMENT VA PHILIPPE KATRINE ?

C’est Philippe qui avait demandé que le dîner ait lieu au Train Bleu à la Gare de Lyon. « Depuis que tout jeune, j’ai vu et aimé « La Maman et la Putain », j’aime cette gare et ce restaurant, la vue sur les rails et les trains. On peut les voir et nous on ne part pas. » Avec cette dernière phrase, son petit sourire apparaît au coin des lèvres et dans ses yeux et nous sommes sous le charme. Nous, c’est Sophie qui est si jolie et qui écrit si bien et Edwin, l’âme artistique du magazine. Et moi. Comme à peu près 88% des français, on aime Philippe Katerine. 

88% c’est le titre de l’une des chansons phare de Confessions, son dernier album, une chanson en duo avec Lomepal. Une chanson qui dit : « 88% des hommes sont PD ». Je vous assure que voir récemment La Cigale pleine à craquer reprendre en cœur ce refrain, c’est à la fois réjouissant et intéressant. Réjouissant parce que ça respire la liberté de Philippe Katerine à parler des hommes et des femmes, de leur sensibilité et de leur complexité. De leur envie de liberté aussi. « Évidemment, dit notre ami en attaquant son entrée, c’est une vue de l’esprit… mais scientifiquement prouvable dans certaines soirées. » Réjouissant donc mais intéressant car, comme souvent dans pas mal de ses chansons, Philippe Katerine avec l’air de ne pas y toucher, amène toutes les générations à réfléchir sur leur vie et leurs envies. Et simplement réfléchir c’est déjà être plus fort et plus libre.

Et puisque dans ce numéro d’Exhibition, il est question de « déconstruction », la manière à la fois iconoclaste et libre dont Philippe Katerine semble avoir bâti et « restauré » sa vie, explique sans doute l’attachement amical, artistique et affectueux que lui portent aujourd’hui tant de femmes et d’hommes.

Il feuillette un des numéros d’Exhibition qu’Edwin et Sophie lui ont apporté. Après une bière pour ouvrir le repas il a demandé du blanc pour accompagner son poisson. « Ah vous travaillez avec Marine Serre ? C’est elle qui nous habille sur scène, moi et mon groupe ». La styliste a dessiné pour Philippe un collant de dentelles du meilleur effet.

Il y a de beaux duos dans l’album de Philippe Katerine. Il y chante avec Camille, avec Léa Seydoux, avec Lomepal donc, avec Gérard Depardieu, son beau-père, et aussi avec Dominique A, sur le titre « Bof Génération », une des meilleures plages, même si elles sont nombreuses dans cet album brillant. « Dominique A, dit Philippe, c’est un peu mon jumeau. On est né tous les deux en 68 à deux mois près. Il me manque souvent, on est de l’Ouest tous les deux. Un jour, Les Inrocks nous ont demandé d’écrire une chanson pour un duo. Dominique a écrit une trouvaille émouvante sur l’amitié. Ça s’appelle : manque moi moins. C’est dur à dire, mais c’est beau, et je me souviens que nous l’avions chanté un peu les larmes aux yeux ». Perso, ça me bouleverse ce lien entre Dominique, pour moi un des plus grands auteurs et interprètes français et Philippe, au charme à la fois profond et déroutant. 

Philippe Katerine se souvient de son retour de Nantes après avoir fêté les 50 ans de Dominique. « C’était une fin d’après-midi, j’étais dans le train un peu bourré et j’ai entendu une voix derrière moi, reconnaissable entre mille – Catherine Deneuve. Peut-être à cause de mon état, je n’ai pas hésité à la saluer. J’ai été récompensé. Elle m’a dit : j’aime beaucoup l’homme que vous êtes. Du coup, je lui ai raconté les petits problèmes de couple que j’avais à ce moment-là. Je sais qu’elle aime beaucoup Julie (Depardieu). Ce sont toutes deux des femmes reliées à la terre. Catherine Deneuve m’a répété plusieurs fois : « Ne lâchez pas Philippe ! » Elle le disait très sérieusement. Je voyais que ça lui tenait très à cœur. Je n’ai pas eu de mal à suivre son conseil. »

Après le concert à La Cigale j’ai été allé voir Philippe dans sa loge. La photo de famille avait un charme dingue. Julie ravissante et espiègle, sous le beau regard de sa maman Elisabeth. Philippe heureux comme un gosse avec leurs deux fils, joyeux, libres et effrontés. Une certaine image du bonheur, à ne s’y pas tromper. Philippe a aussi une grande fille, Edie, elle a 26 ans et beaucoup de talent. On lui doit les clips extrêmement créatifs des chansons récentes de son père.

Sous les lambris dorés et les fresques restaurées du Train Bleu, on évoque d’autres chansons. Celles de Moustaki que sa mère écoutait beaucoup, la musique militaire chère à son père. Je lui dis que j’aime la musique douce de ses phrases. « On parle tous comme ça, on a tous cette musique dans le bocage vendéen, me dit-il. Je dis bien le bocage. Dans la plaine ou sur la côte, c’est différent. » Il regrette en passant, même si les chouans se trompaient, que les livres d’histoires, pour l’essentiel, aient gommé leur histoire et les 600.000 morts. Il parle peu politique, même s’il évoque ses inquiétudes dans le titre « BB Panda », lui le taiseux. « Vous ne voyez pas que l’on va dans le mur » dit la chanson. À table, il plaint un peu Emmanuel Macron « qui n’est pas sans qualités » et il a ce commentaire insensé, que vous n’entendrez jamais sur une chaîne d’infos : « il a quelques fois une tête à claques mais je suis sûr qu’il aurait pu rendre beaucoup de services dans une autre branche ».
Des titres encore de Confessions méritent tous les éloges, comme celui intitulé « Duo » avec Angèle et Chilly Gonzales, une chanson sur la musique et sa construction. Un modèle ! Et puis je lui dis combien a de grâce la chanson « La converse avec vous », une manière de le remercier de son don pour les échanges par touches, un dialogue comme on peint du bout du pinceau, avec délicatesse.

Edwin et moi lui disons combien on a été bluffé par la version d’« Aline » que Christophe et lui proposent dans l’album récent Christophe Etc. Volume 2. Tout le monde connaît le tube de 65. Christophe la chante souvent très blues en acoustique. « Là, reconnait Philippe, cette façon de monter et de faire grimper la chanson apporte peut-être un autre regard sur « Aline » ». C’est vrai que Philippe ne crie pas « Aline ! » comme les autres !

Au moment du baba au rhum, j’ai demandé à Philippe Katerine de s’expliquer sur une phrase qu’il avait lâchée dans Télérama. Selon lui, on n’étudie pas assez le transit et la sexualité des dictateurs. « Dans les deux mots, a expliqué Philippe, en rajoutant du rhum à son baba, le mot important c’est transit. Le transit c’est le patron, qui décide de la sexualité, comme de toute votre vie, au boulot et partout. Je le sentais mais je vis maintenant avec une femme dont je suis le disciple. Julie sent le bon ou le mauvais transit dès la première poignée de main. On parle beaucoup de ça. » On sent que Philippe parle de tout ça sérieusement même s’il n’ignore pas l’aspect quasi burlesque du sujet, mais il développe : « Je ne connais pas beaucoup de citations mais j’ai celle-ci de Raymond Queneau : « je ne pourrais jamais faire confiance à quelqu’un qui ne regarde pas ce qu’il vient de déposer dans les toilettes »». C’est pourtant son chef d’œuvre personnel du jour. Tous les jours ça change. Parfois déconstruit (sourire), parfois d’une grande autorité.

Je vous laisse deviner les regards passionnés de Sophie et Edwin et je vous laisse entendre mes ricanements d’amateur inculte des blagues pipi caca. Philippe se fait historien : « Quand on demande : « Comme ça va ? » Ça vient de « comment ça va aller… aller à la selle… », parce que déjà à l’époque les médecins savaient que la clé, c’était le transit. » Et donc effectivement pas de géopolitique sans une connaissance pointue du transit des dictateurs !

On s’est quitté peu après. Philippe dormait dans l’hôtel de la gare avant de prendre le train le lendemain matin pour l’Alpe d’Huez. Sophie, Edwin et moi savions que nous ne lirions plus dorénavant Le Monde Diplomatique avec les mêmes lunettes, mais surtout, on s’est dit tous les trois qu’à partir de ce soir-là Philippe Katerine nous manquerait souvent…

It was Philippe who had suggested that we have dinner at the Train Bleu at the Gare de Lyon. « I first saw La Maman et la Putain’’ when I was little, and I’ve always loved it; I love this station and this restaurant, the rails and the trains. We can watch them as they go, and yet we don’t leave. » With this last sentence a slight smile plays in his eyes and at the corner of his lips, we are under his spell. The three of us are Sophie, who is very pretty and writes well, Edwin, the artistic soul of the magazine, and me. And just like approximately 88% of French people, we love Philippe Katerine. 

88%’ is the title of one of the standout tracks on Confessions, his latest album, a collaboration with Lomepal. This is a song that declares: « 88% of men are gay. » Having recently seen La Cigale crammed to the rafters with fans singing the chorus with gusto, I can assure you that it is both celebratory and interesting. Celebratory, because it reflects Philippe Katerine’s freedom when it comes to talking about men and women, about their sensitivity and their complexity. About their desire for freedom as well. « Of course », says our friend as he tucks into his starter, « it’s a way of seeing things… but scientifically provable at certain events. » Therefore celebratory, but also interesting. For, as so often in his songs, Philippe Katerine, with a great lightness of touch, directs people from all generations to think about their lives and loves. To think is already to be stronger and freer.

In this issue of Exhibition we are broaching the subject of deconstruction’. Here the free and iconoclastic way in which Katerine seems to have built and restored’ his life doubtless explains the friendly, artistic, affectionate attachment so many men and women feel for him today. 

He flicks through one of the copies of Exhibition which Edwin and Sophie have brought him. After a beer before the meal, he asks for white wine to accompany his fish. « Oh, you work with Marine Serre? She designs the stage outfits for me and my group. » The designer has crafted some very becoming lace leggings for him.

There are some great collaborations on Katerine’s album: with Camille, with Léa Seydoux, with Lomepal of course, with his father-in-law Gérard Depardieu, and also with Dominque A, on Bof Génération’, one of the best tracks – even if there are many of them – on this brilliant record. « Dominique A, » says Philippe, « is basically my twin. We were both born in 68, two months apart. I often miss him; we both come from the West. One day, Les Inrocks asked us to write a duet. Dominique wrote a really moving song about friendship. It’s called manque moi moins’ (miss me less): it’s hard to say, but it’s beautiful, and I remember that we sang it with tears in our eyes. » Personally, I am astounded to hear about this relationship between Dominique, who, for me, is one of the greatest French singer-songwriters, and Philippe, with his deep, discombobulating charm. 

Philippe Katerine remembers coming back from Nantes after having celebrated Dominique’s 50th birthday. « It was late afternoon, I was in the train, a bit drunk, and I heard an instantly recognizable voice behind me – Catherine Deneuve. Perhaps owing to the state I was in, I didn’t think twice about saying hello. It paid off. She said: I like what you do.’ So, I started telling her about a few little problems I was having in my relationship at that moment. I know that she really likes Julie (Depardieu). They are both very grounded women. Deneuve said to me several times: Don’t give up, Philippe!’ She said it very seriously. I saw that it was important to her. I didn’t find it hard to follow her advice. » 

After the concert at La Cigale, I went to see Philippe backstage. As family portraits go it was captivating. Julie was stunning and impish, under the gaze of her mother, the charming Elisabeth. Philippe was happy as Larry with their two sons, who were joyful, boisterous and cheeky. An image of contentment, make no mistake. Philippe also has a grownup daughter, Edie, who is 26 and very talented. We have her to thank for the abundantly creative videos that have accompanied her father’s recent songs. 

Under the gilded wainscoting and restored frescoes of the Train Bleu, we talk about other songs. Moustaki, for instance, to whom his mother listened a lot, and the military music dear to his father. I tell him I like the gentle musicality of his phrasing. « We all speak like that, we all have that musicality in the forests of the Vendée,» he says. « Specifically in the forests. It’s different on the plains or the coast. » In passing he expresses his regret that even if the Chouans were wrong, the history books have largely erased their history, along with the 600,000 dead. He doesn’t talk much about politics, preferring to remain silent on the subject, although he does mention his worries in the track ‘BB Panda’. Don’t you see that we’re heading for disaster’, the song says. Over the meal, he expresses some sympathy for Macron, who is not without his good points’, and then he makes a crazy remark, that would never be heard on the news: « Sometimes you want to give him a slap, though I am sure he could have done great things in another field. »

Other tracks from Confessions are equally deserving of praise, like the one called Duo’ with Angèle and Chilly Gonzales, a song about music and its construction. A model song! Then I tell him how much grace there is in the song La Converse avec vous’. Which is a way of thanking him for his gift for tactful exchanges, for dialogue painted with delicacy, with the finest of brush-strokes.

Edwin and I tell him how bowled over we were by the version of Aline’ which he and Christophe recorded for the recent album, Christophe Etc. Volume 2. Everyone knows the hit from 65. Christophe often does a bluesy, acoustic version. Philippe agrees : « That way of elevating the song, making it grown, perhaps shows us Aline’ in a new light. » It’s certainly true that Philippe has his own way of crying Aline!’

When the rum baba arrives, I ask Katerine to explain something he had said in Télérama. According to him, we don’t pay enough attention to the digestive tract, or the sexuality, of dictators. He explains, while adding rum to his baba: « The operative word there is digestion. Digestion is the boss; it determines your sexuality, all of your life, at work and everywhere else. I sensed it, but now I live with a woman who is the real master of this territory. Julie can sense whether someone has good or bad digestion from the first handshake. We talk about it a lot. » It’s clear that Philippe is talking about this quite seriously, although he is aware of the comical aspect of the subject. Nonetheless he continues: « I don’t know many quotes, but I know this from Raymond Queneau: I could never trust someone who didn’t look at what he has just left in the toilet bowl.’ » It is his daily masterpiece. It changes every day. Sometimes deconstructed (here he smiles), sometimes with great authority.
I leave you to imagine the enthused expressions of Sophie and Edwin and my own chortling as a lover of juvenility and toilet humour. Philippe offers us some history: « When we ask, How’s it going?’, that question comes from how is it going, going to the toilet…’, because doctors always knew that that bowel movements were the key. » So no geopoliticking without a detailed knowledge of dictators’ digestion!

We say our farewells shortly after. Philippe spends the night at the station hotel before getting the train the next day to l’Alpe d’Huez. Sophie, Edwin and I agree that we will never read Le Monde Diplomatique the same way again, but above all, after such an evening, we will certainly miss Philippe Katerine…

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