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SARA GUINDANI

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SARA GUINDANI

Exergue : « Le double que le monde contemporain ne cesse d’appeler par le recours à des avatars numériques est un phénomène dont nous faisons l’expérience silencieuse tous les jours dans le commerce incessant avec l’autre »
La psychanalyse a toujours entretenu un rapport privilégié avec le thème du double, et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, selon une considération générale, car au cœur de la métapsychologie freudienne nous retrouvons la théorisation d’un sujet divisé dès l’origine, traversé en tout ce qu’il fait, même de plus rationnel, par son « double » inconscient. Toute l’histoire de la psychanalyse pourrait alors même être considérée comme la construction d’une technique pour dialoguer avec ce double, pour l’exorciser en lui donnant la parole. Deuxièmement, et de manière un peu plus technique, pour la psychanalyse le développement du sujet, du Moi, passe par un jeu d’identifications et de constructions de « doubles ». Le jeune enfant qui regarde son image dans le miroir entre six et dix-huit mois passe d’une vision morcelée et indéfinie de son corps (notamment par rapport à la différence avec le corps de la mère) à une vision unitaire et distincte. Dans la formation de ce « Je » unitaire, deux éléments, nous rappelle Lacan, sont essentiels : d’un côté l’image sur le miroir est perçue comme figée malgré le mouvement de l’enfant (qui reste en tant que tel invisible) ; de l’autre côté, et cet élément est crucial, elle lui apparaît « sous une symétrie qui l’inverse ». Si la fixité de l’image garantit la permanence mentale du « je » (ce sentiment de permanence qui fait que, malgré toutes mes images de « double », je puisse m’appréhender dans le temps comme un seul sujet), la symétrie inversée « préfigure [la] destination aliénante » du je. En effet, l’image sur le miroir est censée être l’image qu’une autre personne verrait de moi, je me vois comme un autre me verrait ainsi en tant qu’« autre ». Maurice Merleau-Ponty écrivait « le fantôme du miroir traîne dehors ma chaire », il la « jette » dans le monde, il l’extériorise. Sauf que cette image n’est pas exactement celle que l’autre voit de moi, car elle est inversée dans sa symétrie. Voilà que le sujet, dès sa formation, se définit donc comme ce qui se « manque », ce qui existe grâce à une non-coïncidence à soi, à un écart.
Mais, au-delà de l’image du miroir et des phénomènes narcissiques, la psychanalyse se penche aussi sur le double en tant qu’artefact, en tant qu’objet techniquement produit. L’essai de Freud L’Inquiétante étrangeté identifie dans ces objets en mesure de susciter le doute sur l’animé et l’inanimé l’une des sources du sentiment de l’Unheimlich, concept pour Freud relié à ce qui génère de la peur et de l’angoisse. En particulier, Freud se réfère à l’impression qui suscitent « des personnages en cire, des poupées artificielles et des automates ». Afin de prendre en considération ce sentiment, il analyse l’une des pièces fantastiques de E.T.A. Hoffmann, L’Homme au sable, où il est question de l’amour fou (c’est le cas de le dire) de Nathanaël pour l’énigmatique Olympia, qui s’avère être un automate, conçue par le sulfureux avocat Coppelius et par son double inquiétant, l’opticien Coppola. Ces deux personnages, ont tous deux un rapport étrange aux yeux : l’avocat Coppelius, mystérieusement impliqué dans la mort du père de Nathanaël, est par celui-ci soupçonné d’être l’homme au sable, « un homme méchant, qui vient auprès des enfants quand ils ne veulent pas aller au lit, et qui leur jette du sable à poignées dans les yeux, de sorte que ceux-ci jaillissent de la tête tout sanglants ». Coppola est, quant à lui, un opticien ambulant italien qui vend « d’zoli z’yeux » (qui se révèlent être des lunettes). Nous savons que Freud ramène l’angoisse suscitée par la double figure de l’arracheur d’yeux Coppelius à l’angoisse du complexe de castration. Ce personnage incarnerait alors cet Autre qui m’arrache à l’appropriation pleine de mon image (que nous avons vue plus haut) pour me rendre un sujet toujours en manque. Pour Freud, et pour Lacan ensuite, le complexe de castration fait partie des fantasmes des théories sexuelles infantiles pour expliquer la différence des sexes. Mais plus généralement, le complexe de castration indique en psychanalyse la reconnaissance inconsciente pour l’enfant de ne pas être tout pour le désir de la mère et donc l’entrée en jeu de la figure d’un tiers qui posséderait ce dont l’enfant est manquant. Ce manque (manque à être qui devient manque à avoir) fait en sorte que le sujet se mette en quête de formes compensatoires, toujours inadéquates, qui l’ouvrent ainsi à sa capacité désirante. Ce qui est intéressant cependant, par rapport à notre thème, est que « l’arracheur d’yeux » est également le créateur de doubles (à commencer par son propre double, Coppola) et d’automates (l’énigmatique Olympia). Comme si le double était à la fois une condition et une compensation pour cette perte de toute puissance infantile. Et en effet Freud, en prolongeant les analyses d’Otto Rank, observe comment le double représente, à l’origine, un expédient pour se protéger de la disparition du moi, « un démenti énergique à la puissance de la mort ». Et il ajoute « il est probable que l’âme immortelle’ ait été le premier double du corps ». Mais le double, qui aurait donc à l’origine une connotation positive, se modifie, change de signe et « d’assurance de survie qu’il était, il devient l’inquiétant avant-coureur de la mort ».
Les automates et les avatars ne sont toutefois pas les seules manifestations du double en mesure de susciter le sentiment d’Unheimlich. Phénomènes de gémellité, de télépathie, d’identification sont tous mentionnés par Freud comme sources de l’inquiétante étrangeté en tant « qu’on ne sait plus à quoi s’en tenir quant au moi propre, ou qu’on met le moi étranger à la place du moi propre – donc dédoublement du moi, division du moi, permutation du moi… ». Le double que le monde contemporain ne cesse d’appeler par le recours à des avatars numériques, est en vérité un phénomène dont nous faisons l’expérience silencieuse tous les jours, dans le commerce incessant avec l’autre qu’impliquent les multiples identifications psychiques dont se nourrit le Moi. C’est du moins l’expérience qui frappe souvent le thérapeute qui, habitué à parler avec une personne présentant des qualités caractérielles et relationnelles données, en découvre tout à coup de toutes nouvelles. Que s’est-il passé ? Qu’est-ce qui a fait en sorte qu’un autre ait remplacé, le temps d’une séance, notre patient ?
Ce processus est évidemment exaspéré dans le cadre du psychodrame analytique, où le patient joue, avec des thérapeutes, certaines expériences ou situations de sa vie, prenant son propre rôle ou celui d’une autre personne (ou même d’un objet ou d’un sentiment, tout pouvant être joué au psychodrame). Bref en devenant double de soi-même ou de l’une des personnes ou des objets de son histoire. Dans ce cadre j’ai rencontré P. un jeune homme de 23 ans timide et introverti, qui a toutefois des relations très conflictuelles avec les autres. Il propose régulièrement de mettre en scène certains conflits entre ses parents (son père en particulier) et ses grands-parents. De manière assez insolite, le patient ne propose jamais de jouer son propre rôle et souhaite prendre toujours le rôle du père ou d’une autre figure d’autorité (le directeur d’une institution, ou le professeur qui le soigne par exemple). L’expression « prendre le rôle » cependant n’est pas correcte, car à chaque fois nous avons l’impression que c’est plutôt le patient qui se laisse cannibaliser par la figure d’autorité en question. En effet, même quand il s’agit de son personnage, joué par un co-thérapeute, P. semble disparaître sous la rigueur des injonctions paternelles qui organisent complètement sa vie. Lorsqu’il interprète l’une de ces figures, le patient change radicalement : de garçon timide et inhibé, il se transforme en une sorte de tyran domestique ou de directeur intraitable tenant en échec tout le monde avec un système de règles rigides et en partie inintelligibles pour le groupe des thérapeutes. Une fois que nous tentons de jouer une scène d’explication entre les grands-parents et le père, le patient se met très en colère et commence à répéter de manière mécanique « j’ai fait l’effort une fois mais pas deux ». La co-thérapeute jouant la mère essaie d’ouvrir ce point de vue évoquant le fait que dans une famille les efforts sont à faire et à recommencer à chaque fois, mais le patient ne veut pas entendre et s’emmure dans cette espèce de mantra « j’ai fait l’effort une fois mais pas deux ». La négation de la possibilité d’une deuxième fois nous interroge. Que veut-il dire pour le patient cette adhérence totale à « une seule fois » ? Le phénomène d’identification avec le père est massif chez ce jeune homme. Il semble s’agir ici d’une identification narcissique, où seules les qualités surmoïques sont incorporées (et non pas introjectées) écrasant ainsi l’autonomie psychique du patient. Comme le rappellent Nicolas Abraham et Maria Torok dans leur ouvrage incontournable L’écorce et le noyau, l’introjection correspond à un processus – essentiel pour la formation du Moi – alors que l’incorporation correspond à un fantasme. Chez P. le père semble justement avoir été incorporé : lorsque P. joue, il ne reste plus rien de son identité propre, il n’y a pas eu métaphorisation, symbolisation, élaboration… l’idéal du père a cannibalisé le patient. Selon Abraham et Torok toute la fantasmatisation issue de l’incorporation cherche à réparer – dans l’imaginaire – une blessure réellement advenue et ayant affecté l’objet idéal. Le travail psychodramatique avec ce patient vise à lui faire accepter, par le biais de l’espace transférentiel du jeu, la perte de cet objet idéal blessé et la possibilité de le récupérer par un travail de symbolisation et de métaphorisation, par le langage et par le transfert.
La clinique psychanalytique peut témoigner de la pluralité des personnes psychiques qui habitent un seul individu et qui viennent constituer ce que, par commodité, nous continuons d’appeler identité. A ce mot, la psychanalyse préfère toutefois celui d’identification, car le Moi est censé être une entité dynamique et mouvante, résultant de plusieurs processus identificatoires, ainsi que d’un échange d’introjections et de projections complexe et jamais clos – en mesure de nous faire douter de tout appel acritique à « notre identité », soit-elle personnelle, nationale, religieuse ou politique.

Psychoanalysis has, for several reasons, always had a privileged relationship with the theme of the double. First, as a result of its foundational claims, as at the heart of Freudian metapsychology the subject is theorised as being divided from its inception, riven in everything it does, even its most rational actions, by its unconscious double”. The entire history of psychanalysis could even be considered as the construction of a technique by which one can enter into dialogue with this double, to exorcise it by allowing it to speak.

Secondly, and slightly more technically, for psychoanalysis the subject, the Ego, is developed by an interplay of identifications and constructions of doubles. The small child who, at the age of 16–18 months, looks at his image in the mirror goes from a morcellated and indefinite vision of his body (especially as concerns differentiation from the body of his mother) to a unitary and distinct vision. In the formation of this unitary I”, two elements are essential, as Lacan reminded us: on the one hand the image in the mirror is perceived as frozen despite the movement (which remains invisible as such) of the child. On the other hand, and this element is crucial, the image appears to the child under a symmetry which reverses it”. 

If the fixity of the image guarantees the mental permanence of the I” (that feeling of permanence which means that, despite all my images of the double” I can apprehend myself in time as a single subject) the inverted symmetry prefigures the alienated destination” of the I. In effect, the image in the mirror is meant to be the image that another person would see of me, I see myself as another would see me qua other”. Merleau-Ponty wrote the mirror’s phantom draws my flesh into the outer world,” it throws” it into the world, it exteriorises it. But, this image of me is not exactly that which the other sees, because it is reversed in its symmetry. Thus the subject, since its formation, defines itself as that which is lacking, that which exists thanks to a non-coincidence with the self, a gap.

But, beyond the image of the mirror and narcissistic phenomena, psychoanalysis also concerns itself with the double as an artefact, as an object technologically produced. Freud’s essay The Uncanny identifies in these objects, in so far as they provoke doubt around the animate and the inanimate, one of the sources of the feeling of the Unheimlich, a concept which for Freud is linked with that which generates fear and anguish. Freud refers, in particular, to the impression created by wax works, dolls and automata.” In order to explore this feeling, he analyses one of the fantastic stories of ETA Hoffmann, The Sandman, which is about l’amour fou” (the expression here is fully justified) of Nathaniel for the enigmatic Olympia, who turns out to be an automaton, conceived by the villainous lawyer Coppelius and his disquieting double, the optician Coppola. These two characters both have a strange relationship with eyes: the lawyer Coppelius, mysteriously implicated in the death of Nathaniel’s father, is as a result, suspected of being the sandman: an evil man who comes to children who do not want to go to bed and throws sand in their eyes, which subsequently pop out of their head, all bloody.” As for Coppola, he is an itinerant Italian optician who sells pretty eyes” (which turn out to be glasses). Famously Freud links the anguish aroused by the double figure of Coppelius, who tears out eyes, to the anguish caused by the castration complex. This character therefore embodies that other who tears away from me the possibility of fully appropriating my own image, as seen above, to render me a subject perpetually in a state of lack. For Freud and, following on, Lacan, the castration complex is one of the phantasms, which, according to the theory of infant sexuality, explain sexual difference. But more generally, in psychoanalysis the castration complex indicates the child’s unconscious recognition of the fact of not responding entirely to the desire of the mother and thus, the appearance on the scene of a third figure, who possesses what the child lacks. This lack, lack of being which becomes lack of having, prompts the subject to look for compensatory forms which are invariably inadequate and which accordingly open him up to his capacity for desire. What is interesting, however, in relation to our theme is that he who tears out eyes is also the creator of doubles, starting with his own double Coppola and of automata (the enigmatic Olympia) As if the double were at one and the same time a condition of and a compensation for the lack of infantile omnipotence. And indeed Freud continues the analyses of Otto Rank, who observed how the double originally represents an expedient for protecting oneself from the disappearance of the Ego: an energetic disavowal of the power of death.” And, he adds, it is likely that the immortal soul was the body’s first double.” But the double, which originally therefore had a positive connotation, is transformed, undergoes a semiotic shift and from being a guarantee of survival, it becomes the uncanny herald of death.”
Automata and avatars are not the only manifestations of doubleness which can evoke the feeling of the Unheimlich. Other phenomena – twins, telepathy, identification – are also mentioned by Freud as sources of uncanny strangeness in so far as it becomes impossible to hold on to one’s own self, or rather a stranger usurps the self – thus the self is doubled, divided, permutated…”. The doubling which the modern world imposes through constant recourse to digital avatars is in truth a phenomenon which we experience, in silence, on a daily basis, in our incessant interaction with the other which occurs through the multiple psychic identifications that nourish the Ego. At least, this is often the experience which is most striking for the therapist, who, used to speaking to someone who presents with given characteristics and attachment styles, suddenly discovers quite new ones. What has happened? How is it that, for the duration of our session, another has replaced our patient?
This process is exacerbated in the context of the analytic psychodrama, in which the patient enacts, with the therapist, certain situations or experiences from their life, assuming either their own role or that of another person (or even that of an object or feeling; in the psychodrama all roles are available). In short, they become their own double or that of one of the people or objects in their history. In that setting I met P., a timid and introverted man of 23 years old, who nonetheless had very conflictual relationships with others. He regularly suggested enacting certain conflicts between his parents (especially his father) and his grandparents. Unusually, he never suggested playing his own role, and always wanted to take on the role of his father or of another authority figure (the director of an institution, or the professor treating him for example). The expression take on the role” is not quite correct, however, for on every occasion one had the impression that the patient was in fact cannibalizing the authority figure in question. Indeed, even when it came to his own character, played by a co-therapist, P. seemed to disappear entirely under the rigorous paternal injunctions around which his life was completely organized. When he interpreted one of these figures, the patient underwent a radical transformation: from being a shy, inhibited boy he became a kind of domestic tyrant or intransigent director thwarting everyone with a system of rigid and partially unintelligible rules for the group of therapists. On one occasion when we were attempting to enact a scene in which the father and grand-parents confronted each other, the patient became very angry and began to repeat in a mechanical way: I tried once, but I won’t try a second time”. The co-therapist playing the mother tried to counter this point of view, pointing out that in a family efforts have to be made, and made over and over again, but the patient did not want to hear this and barricaded himself behind his mantra: I tried once, but I won’t try a second time.” The negation of the possibility of a second time intrigued us. What did the complete adherence to one time only” mean for the patient? For this young man, there was an enormous identification with the father. It seemed to be a narcissistic identification, where only the superegotic qualities are incorporated (and not introjected), thereby destroying the psychic autonomy of the patient. As Nicolas Abraham and Maria Torok remind us in their magisterial work, The Shell and the Kernel, introjection corresponds to a process – one essential for the formation of the Ego – whereas incorporation corresponds to a phantasm. In the case of P., the father seemed precisely to have been incorporated: when P played the role, nothing remained on his own identity; there was only metaphorization, symbolization, elaboration… the ideal of the father cannibalized the patient. According to Abraham and Torok the fantasmatization which comes out of incorporation is an attempt to repair — on the level of the imaginary – a real wound which affected the ideal object. The aim of psychodramatic work with this patient is to lead him to accept, through the transference enabled in that space, the loss of the damaged ideal object and the possibility of integrating it through a work of symbolization and metaphorization, through language and transference.
Psychoanalytic clinical practice bears witness to the plurality of psychic entities inhabiting a single individual, which collectively come to constitute what for convenience’s sake we call identity. Psychoanalysis always prefers the term identification, since the Ego is thought of as a dynamic and mobile entity, the result of several identificatory processes, as well as an interplay of introjections and projections which is always complex and never closed. Given this, it is wise to be suspicious of any knee-jerk appeals to our identity”, be it personal, national, religious or political.

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