You are using an outdated browser.
Please upgrade your browser to improve your experience.

Family

Exhibition

I want

Sophie Fontanel

Family Issue

Je suis cette personne : plus de père, plus de mère, bien sûr plus de grands-parents, plus de tantes, d’oncles, peu de cousins, pas d’enfants, pas de compagnon. Ma famille : un frère, et deux neveux adultes. Adieu obligations, dimanches, dîners, anniversaires, adieu nouvelles à donner et à prendre, adieu susceptibilités à ménager, adieu demandes, adieu explications, adieu Noël, et cadeaux aussi bien sûr, mais on n’a rien sans rien…
Or voici que cette personne en question, à peine délivrée de la vie de famille, qu’elle détestait, s’en est trouvé une autre. En effet, il y a trois ans, tandis que ma famille montrait une si bonne aptitude à se clairsemer, j’ai créé un compte Instagram. On a de ces instincts…
J’avais déjà une espèce de notoriété, 12 romans derrière moi, et notamment 15 années passées dans un magazine fameux. J’avais même, je ne sais trop comment, écrit un best-seller, L’Envie. Pourtant, cela n’explique pas tout. Cela n’explique certainement pas comment et pourquoi ce compte Instagram a grossi si rapidement, et a fait de moi l’intime de 143 000 abonnés. 143 000, pour une personne normale, c’est déjà énorme. Pour une personne sans famille, c’est vertigineux.
Et j’y ai pensé, bien entendu, à cette incongruité : moi qui aime tant la liberté, me voici avec des gens qui me suivent. La disparition de mes proches m’a délivrée de liens qui chaque jour se retissent sur un réseau social.
Ce que je voulais fuir, je l’ai fait revenir.
Il semblerait que, sur mon compte, le « taux d’engagement », soit un des plus performants de France. Ledit engagement (j’ai toujours eu l’engagement en horreur !) ne concerne pas seulement les followers qui me laissent un mot gentil, il est aussi ma promesse, tacite mais toujours tenue, de montrer que je suis là, que je lis les commentaires, que je réponds.
C’est fou, j’ai accepté cette donne.
Si un matin je ne poste pas, les abonnés s’affolent : « Ça va ? » (et si je réponds que, oui, ça va, alors aussitôt ce message : « Nous voilà rassurés… »). Si je poste une photo de moi pieds nus en plein hiver, les gens : « Couvrez-vous, vous allez prendre froid. » Et parfois, ils demandent : « Qu’allez-vous faire aujourd’hui ? ». Bref, les questions que ma mère me posait, et qui me semblaient porter atteinte à mon indépendance, 143 000 personnes sont aujourd’hui en mesure de me les poser à nouveau. Elles le font.
Quand des petits amis, des fiancés, enfin ce genre de « proches » me demandent des comptes, depuis l’adolescence je pars en courant. J’ai pour le mariage, cet engagement, une aversion cocasse. Et pourtant, là, je réponds. Et même, Je me laisse faire.
Cela va loin, on ne s’en étonnera pas. Si les followers repèrent deux oreillers, en arrière fond, sur mon lit que l’on aperçoit au détour d’une photo : « Quand nous présentez-vous l’homme invisible qui partage votre vie ? ». Bien sûr, je ne raconte jamais ma vie sentimentale.
Mes amours, selon l’expression consacrée, restent là où elles sont, dans ma tête, sous les draps, où ça veut, où ça peut. Je me refuse à livrer cette part de moi-même, la plus secrète. De même que je répugnais à raconter mes amours à mes parents, autrefois. Et les gens insistent, tâchent de deviner, me tarabustent.
Mes parents, je leur claquais la porte au nez. Je hurlais : « De quel droit ?! », s’ils aventuraient la moindre question. Mais allez y comprendre quelque chose : ce qui hier m’exaspérait, aujourd’hui m’émeut. Et quand les gens demandent, je leur envoie des smileys.
Moi qui partais jadis en vacances le plus loin possible de mes parents, pour « avoir la paix », voici que je poste cinq fois par jour des détails d’un périple en Grèce, voici que je « like » le commentaire de quelqu’un qui écrit : « Merci, car vous nous emmenez un peu avec vous ». On utilise communément l’expression « fonder une famille ». Moi, une famille a fondu sur moi. 

« On utilise communément l’expression « fonder une famille ». Moi, une famille a fondu sur moi. »

Je me suis souvent demandé comment j’avais pu laisser faire cela. Quelqu’un évoquait l’autre jour une facilité à se lier, postulant que je l’avais. Je ne l’ai pas, ô Seigneur. Depuis l’enfance, je ne peux rien faire avec les autres, et surtout pas avec la famille. Ils sont tous morts et donc plus là pour vous dire à quel point je suis sauvage, insondable. Alors je vous le dis, moi, du fond de ma solitude. Je suis de ce genre d’enfants qui fait ses lacets mal, mais sans aide. Je suis de ce genre d’enfants qui retient sa respiration en parlant avec les autres, pour ne se laisser envahir par rien. J’écris « je suis » au lieu de « j’étais », bah laissons les choses ainsi…
Il y a deux ans, j’ai fait une découverte. Les gens ont commencé à me reconnaître dans la rue : « Je vous suis sur Instagram ». Ils voulaient faire un selfie avec moi. Pour entrer à deux dans le cadre d’un selfie, on doit se rapprocher. Ils se serraient contre moi, parfois leur crâne contre ma joue, leur main sur ma taille. Je retrouvais mes peurs d’antan. De nouveau je retenais ma respiration. « Vous êtes ma mère symbolique », « Vous êtes la sœur qu’on voudrait avoir » « Vous faites partie de notre quotidien, mes enfants vous adorent ».
Comme il est facile d’être près des autres quand on
peut si vite se détacher. C’est ce que je me racontais, en secret.
Mais peu à peu, cette vie de famille étrange a exercé sur moi sa magie. Ces corps lovés contre le mien dans une confiance ahurissante, j’en ai vu la grâce et la fragilité et je me suis sentie investie. Et bientôt j’ai pu dire :
« J’ai charge d’âmes ».
Une jeune fille récemment, petite de taille. Le hasard avait voulu que, pour la photo (prise par sa mère !), je sois dans son dos et l’enlace. J’avais croisé mes bras sur son buste, et elle, avec ses mains, m’avait pressée contre elle avec tant d’affection. Contre mes bras, vers mes poignets où les médecins vous prennent le pouls, j’entendais battre le sien, de pouls. Son cœur gesticulait, et à la fin, timidement, elle avait dit pourquoi : « Parfois, on me dit que je vous ressemble ». Car Instagram, à moi la sans famille, a aussi donné des enfants. Sans famille, j’ai cent familles.

I’m that person : no more father, no more mother, no more grandparents, obviously, no more aunts or uncles, a few cousins, no kids, no partner. My family: a brother and two adult nephews. Goodbye obligations, Sundays, dinners, birthdays, sharing news, managing other people’s foibles ; farewell demands and explanations, Christmas — and Christmas presents, of course — but nothing comes of nothing.
But here’s how that person, having managed to escape from family life, which she hated, found another family. Because three years ago, while my family demonstrated its propensity for dwindling, I set up an Instagram account. Sometimes you have these gut feelings…
I already had a kind of notoriety : 12 novels behind me, and above all 15 years at a famous magazine. I had even managed, I don’t quite know how, to write a best-seller, L’Envie. But that doesn’t quite explain it. It certainly doesn’t explain how and why the Instagram account grew so rapidly, and made me the close personal friend of 143,000 followers. For a normal person, that’s a big thing. For a person with no family, it’s crazy.
And of course I thought about the incongruity : I love freedom so much, and here I was with all these people following me. The loss of my relatives released me from bonds that social media constantly reforges. I brought back the very thing I wanted to flee.
Apparently engagement metrics show that my account is one of the most active in France. Engagement (I have always had a horror of engagements!) does not only refer in this context to followers leaving a kind word, but also to my promise, tacit but never broken, to show that I am there, that I am reading the comments, that I do reply.
It’s mad that I’ve accepted this situation.
If I don’t post something one morning, my followers go crazy: You okay?” (and if I reply, yes, I’m okay, immediately there’s another message: We were worried!”). If I post a photo of myself with bare feet in the middle of winter, people scold me: Put on some shoes, you’ll catch cold.” And sometimes they ask: What are you doing today?” Basically, they ask the questions my mother asked, questions which I always thought compromised my independence, and which 143,000 people are now in a position to ask. And ask they do.
When boyfriends, fiancés, those kind of people, ask me to give an account of myself, I immediately scarper. I have done since I was a teenager. I have a bizarre aversion to marriage, to that kind of engagement. And yet, here, I reply. And even more importantly: I let myself do so.
You won’t be surprised to hear that the questions get quite personal. If the followers spot two pillows on the bed glimpsed in the background of a photo, it’s: When will you introduce us to the invisible man in your life?”
It goes without saying that I never talk about my love life. To quote an old expression, I don’t kiss and tell. I refuse to surrender that part of myself, the most secret part. In the same way I used to hate talking to my parents about my relationships. And yet people insist, they try to guess, pester me about it.
With my parents I could always slam the door in their faces. I used to howl, What gives you the right?”, as soon as they asked the most anodyne question. But go figure: what used to exasperate me now moves me. And when people ask questions, I send them smileys.
This is me we’re talking about — the person who used to go on holiday as far away from my parents as possible, to be left in peace”, now, posting five times a day on a trip to Greece. Here I am, liking a comment someone has written: Thank you, it’s like you’re taking us with you.”

« We often talk about starting a family. This family started up around me. »

We often talk about starting a family. This family started up around me.
I have often wondered how I could have allowed this to happen. Someone the other day was talking about the gift for making connections, suggesting that I have it. I certainly do not. Since childhood I have never got on with others, and above all not with family. They are all dead and so are no longer here to tell you just how distant and undomesticated I am. So I have to be the one to tell you, from the depths of my solitude. I am the kind of child who ties their laces badly, but by themselves. I am the kind of child who holds her breath whilst talking to others, so there is no risk of contamination. I have been writing I am” instead of I was”… well, so be it.
Two years ago, I discovered something. People began to recognize me in the street. I follow you on Instagram”. They wanted a selfie with me. To get people into a selfie, you have to stand close together. They would squeeze up against me, sometimes with their head against my cheek, their hand on my waist. I felt my old fears return. As before, I held my breath. You’re my spirit mother” You’re the sister I never had” You’re part of my life, my kids love you.”
How easy it is to be close to others when you know there is an exit close by. That’s what I told myself, in secret.
But, little by little, this strange family worked its magic upon me. I saw the grace and fragility of these bodies, pressed up against my own in startling intimacy, and I felt involved. And before long I was able to say: this is my flock”.
Recently there was a young girl, small in stature. As fate would have it, for the photo (taken by her mother!) I stood behind her and wrapped my arms around her. I had folded my arms over her bust and she, with her hands, pressed me to her with so much affection. Against my arm, towards my wrists, I heard her pulse beating. Her heart fluttered and at the end, shyly, she explained why. Sometimes people tell me I look like you.” Because Instagram has given me children, me, the one with no family. But actually, I have 100.

FR | EN