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Family

Exhibition

I want

Valeria Bruni-Tedeschi

Family Issue

Interview
Pierre Lescure

Photographer
Boris Ovini

Valeria Bruni-Tedeschi et la bande des quatre…

Donc, on avait rendez-vous ce lundi-là, au Rostand, un grand café un peu triste, en face du Luxembourg, à deux pas d’où elle habite. 
Il y avait les Usual Suspects d’Exhibition, Edwin, Boris et moi (comme dans une vieille chanson de Marie Laforêt). Valeria est arrivée. Tellement belle de naturel. Toute entière dans son regard bleu, renversant d’énergie et bouleversant de mélancolie. Elle était en retard, trois fois rien. Elle s’est excusée. Juste ce qu’il faut. Avec cette élégance qui sent son fond d’aristocratie italienne, pas la bourgeoisie, la Toscane et les bords du lac de Côme. Je l’ai coupée. Moi, j’étais en petite forme, pas d’humeur et ne voulais pas perdre une bouchée de ce rendez-vous. Alors, j’ai demandé si on pouvait reporter. Ses yeux (voir plus haut) ont souri. « Ça m’arrange. Je serai moi aussi de meilleure humeur; par exemple, samedi prochain ». Ça nous allait. Valeria sourit encore : « Il y a un mot en allemand qui dit ce sentiment pas terrible que vous mettez plusieurs mots à définir, vous, les français : la joie du malheur d’autrui, celle dont on n’est pas fier. Vous, vous n’êtes pas bien. Je me sens mieux. » Elle rit, mais ne se souvient pas du mot. Rendez-vous pris pour samedi. Au Ritz, cette fois. 

Fin de semaine, donc : le Ritz. Le Bar Hemingway est plein et bruyant. Il est strictement impossible de nous servir quoi que ce soit en dehors du Bar. On s’en fout. Valeria aussi. Un canapé entre deux galeries et une volée d’escaliers. On s’installe.
Le mot en allemand ne lui est toujours pas revenu. Mais elle en rit encore. On se regarde avec mes deux amis et on pense la même chose. Valeria est tragiquement splendide quand elle pleure (au cinéma), on ne souhaite (dans la vie) que la voir sourire, rire ou être songeuse. Combien de fois, le fond profond de ses yeux bleus s’en va bien au loin de nous et de la place Vendôme. Moi : « J’ai relu une interview, une quatrième de couv’ de Libé, qu’avait signée sur vous mon ami Philippe Vecchi, en 1995. Il avait été frappé par le nombre de fois où revenait le mot ‹ peur › dans votre bouche… ». Valeria : « C’était la première fois que l’on me consacrait un portrait. Je me souviens, je l’avais convié dans un café qui m’était familier, près du Boulevard de la Tour Maubourg, à deux pas de mon ancien lycée italien. Oui… la peur. Je n’en ai pas moins aujourd’hui. Mais elle est plus familière ! Je la connais et la reconnais… Elle est assise à coté de moi et — si besoin — je lui demande de passer une heure ou deux dans la pièce à côté ».
Valeria cohabite avec cette forme d’anxiété mais préfère chercher plus de sérénité, tente de l’approcher dans un mélange touchant où elle emploie des mots et joue d’actes simples : la foi, quand ça se présente (« il m’arrive d’entrer dans une église, d’étudier d’autres religions, je ressens des fulgurances, c’est rare, mais j’essaie toujours… comme la sérénité. Maladroitement, mais j’essaie. Sorrentino dit à peu près : ‹ ce sont d’innombrables efforts pour des résultats minimes › »).
La foi, donc, et puis le travail, le travail « ensemble ». J’adore quand Valeria évoque le travail comme « un petit labeur ». 
Elle a commencé brillamment des études littéraires et puis s’est arrêtée, par peur de la solitude. Elle s’est tournée vers le Théâtre « comme on va à un club de rencontres ». « Ma lutte, elle est contre la solitude. Un film, un spectacle, c’est une communion, on est ensemble. » C’est comme écrire, pour elle, presque toujours avec ses amies, Noémie Lvovsky et Agnès de Sacy. Valeria emploie un autre mot simple, au sens plus fort qu’on l’imagine souvent : le bon sens. « Dans les affres, la confusion, les rapports douloureux, il faut à toute force réfléchir de façon simple, avec bon sens. Pour approcher l’essentiel. »
Un jour, dans le magazine Psychologie, elle a dit : « Je ne veux pas être heureuse tout le temps. » Aujourd’hui, elle nuance : « Le bonheur est violent, c’est plus important qu’un film par exemple, parce qu’on sait qu’à son maximum, il sera éphémère… Le bonheur est dangereux, on y perd la sérénité. Dans un film de Claire Denis, je devais être une boulangère heureuse. Je l’ai jouée inquiète de tout, comme quelqu’un qui sait que le bonheur ne durera pas. »

Valeria sourit quand je lui dis qu’on aime son côté charnel, épaules, seins, hanches enflammés par son regard qu’on ne quitte qu’à regret. Et qu’on ne connait personne, fille ou garçon, qui ne rêve d’être son frère, sa sœur, son cousin, son amie, d’être proche… « Mais, où sont ces gens, dit-elle en riant. Qu’ils se manifestent. Je ne les vois pas ! »
On pense : tant pis pour eux ! 
Valeria est au montage de son prochain film. On retrouve sa mère, Marina, sa fille (qu’elle protège aussi) et sa tante, qui a 94 ans ! « Elle voulait être comédienne à 20 ans. On l’en a empêchée. Son intuition était la bonne. Elle a refait 10 fois des impros magnifiques, sorties de son seul talent propre, on a refait 10 fois les scènes, elle est tombée 10 fois parfaite. » Elle est heureuse de lui avoir donné ce souvenir. 
Valeria a un rapport presque douloureux au souvenir, à ce qui ne sera plus. À la nostalgie. « Quand je vis, je suis nostalgique d’il y a une heure, même pas vraiment un moment extraordinaire, mais c’était il y a une heure… En fait, petite, j’avais une vie intérieure réussie si je m’endormais en pensant (éducation catholique oblige) à Adam et Eve. Aujourd’hui, pour mes enfants, ce sera plutôt La Reine des Neiges ou Kirikou. C’est notre Bande des Quatre. » 

Enfant, elle a dû fuir l’Italie. C’était le temps des enlèvements de riches, de gosses de riches surtout. Le temps de la Mafia et aussi celui des Brigades Rouges. « Petite fille — cette période, je l’ai un peu évoquée dans mon premier film — je rêvais d’être enlevée par le chef des Brigades Rouges qui ne m’aimait pas parce que j’étais riche. Et puis, il découvrait qu’on pouvait être riche et plutôt bien moralement. Il rencontrait mes parents. Mes parents le comprenaient mieux à leur tour. On faisait tous une fête. Fantasme de petite fille… » 
De là, plus tard, son engagement pour Petrella, ancienne Brigade Rouge, finalement graciée, après accord entre Rome et Paris. 

Un mot de la tornade Weinstein. « Il y a beaucoup de bon, bien sûr. » Elle pense d’abord aux centaines de milliers de femmes qui partent et vivent au boulot la peur au ventre, et que l’on va — elle l’espère fort — enfin vraiment protéger et défendre. De là à « effacer » Kevin Spacey (sans jugement… et même?) du film quasi fini de Ridley Scott… elle n’est pas d’accord.
Elle sourit à demi : « S’ils se désistent tous et rendent leur cachet pour ne plus tourner avec Woody Allen, moi je suis prête. J’attends son appel depuis plus de 20 ans. Et c’est sa compagne qui m’importe. Tout ce qu’elle dit. C’est sa vie et elle ne semble pas si malheureuse depuis toutes ces années où, près d’elle, d’autres ne pensaient que vengeance .»

On va se quitter. Mais se revoir ? « Oui », dit Valeria à Boris, Edwin et Pierre, vieux gamins béats et affectueux. Dites, Valeria : la joie du malheur d’autrui, en allemand, ce ne serait pas Schadenfreude ? « Oui, peut-être, dit-elle, mais je ne suis pas sûre de vouloir vraiment m’en souvenir, car ce n’est pas un sentiment très honorable. »
Et elle rit. Sourit. Et son regard va bien au delà de la Colonne Vendôme. 

So we’d arranged to meet, that Monday, at the Rostand, a big and slightly sad café, opposite the Luxembourg gardens, a stone’s throw from where she lives.
There were the usual suspects from Exhibition – Edwin, Boris and me (like in the old Marie Laforêt song)Valeria arrived. Effortlessly beautiful. Eyes so blue you could swim in them, spilling over with energy and melancholy.She was late, no matter. She apologised. Just the right amount. With that elegance that betrays her aristocratic – not bourgeois – Italian heritage, that of Tuscany and Lake Como.I interrupted her. I wasn’t in the best of moods, and I wanted to savour every morsel of our meeting. So I asked if we could re-schedule. Her eyes (see above) smiled. That works for me. I’ll be in a better mood too, for example, next Saturday.” That was fine for us. Valeria smiled again. There’s a word in German that means that awkward feeling that it takes you so many words to explain in French : taking pleasure in the misfortune of others, something one is never proud of. You, you don’t feel well. I feel better.” She laughs but doesn’t remember the word. The meeting is set for Saturday. This time at the Ritz.

The weekend, and so, to the Ritz. The Hemingway Bar is noisy and full. It is impossible to have anything served outside the bar. We don’t care. Nor does Valeria. We sit down on a sofa between two galleries and a flight of stairs.
Still she can’t remember the word in German, still she’s laughing about it. The three of us exchange looks, we’re all thinking the same thing. Valeria is tragically splendid when she weeps (on film) but in life, we only want to see her smile, laugh or dream. Again and again that deep blue gaze looked beyond us and beyond the Place Vendôme. I say :“ I re-read an interview with you, in Libération, by Philippe Vecchi in 1995. He was struck by the number of times the word fear” came out of your mouth.” Valeria : It was the first time there was a feature about me. I remember, I‘d invited him to a café I knew well, near the Boulevard de La Tour Maubourg, just round the corner from my old Italian lycée. Yes…fear. I am still afraid today. But it’s a more familiar sensation. I know it, I recognise it. It is sitting next to me and – if need be – I can ask it to wait in the next room for a couple of hours.”
Valeria lives with this kind of anxiety but prefers serenity, and is always trying to find it, through a touchingly simple mix of words and gestures. Faith, when it presents itself (“sometimes I go into churches, study other religions,
I have flashes, not often, but I’m always trying… like with serenity. Clumsily, but I’m trying. Sorrentino says something like : it’s considerable effort for little reward’ ”).Faith, then, and also work, working together”. I love it when Valeria describes work as
a little labour.”
She made a brilliant start as a literature student and then stopped, for fear of solitude. She turned to theatre, treating it like a dating service.” My struggle has been against solitude. A film, a play – it’s form of communion, we’re together.” It’s like writing for her, which she almost always does with her friends Noémie Lvovsky and Agnès de Sacy. Valeria uses another simple word, in a stronger sense than it is often used : good sense. In anguish, in confusion, in painful relationships, the key is to think about things in a simple way, with good sense. To arrive at the essential.”
One day, she told the magazine Psychologies’ : I don’t want to be happy all the time.” Now, she clarifies : Happiness is violent, it’s more significant than a film for example, because at best, it is ephemeral. Happiness is dangerous; within it you lose serenity. In a Claire Denis film, I was playing a contented baker. I played it as worried as anything, like someone who knows that happiness can’t last.”

Valeria smiles when I broach the subject of her sensuality – shoulder, breasts, hips, her gaze from which it is so hard to turn away — and tell her that there is no one, girl or boy, who doesn’t dream of being her brother, her sister, her cousin, her friend, of being close to her… But where are all these people!” She laughs. Show yourselves! I can’t see them.” Our view on things : too bad for them! 

Valeria is editing her next film. In it is not only her mother, Marina, but also her daughter and her aunt, who is 94! She wanted to be an actress at the age of 20, but she wasn’t allowed. She had the right idea though. She’s brilliant at improv, it’s an innate talent, we did ten takes, she was perfect in each one.” She is happy to have made this memory for her aunt.
Valeria has an almost painful relationship with memory, with what will no longer be, with nostalgia. In life, I am nostalgic for what happened an hour ago. Even if it wasn’t really an extraordinary moment, just the fact that it was an hour ago… In fact, when I was little, I had a very rich interior life. I used to fall asleep thinking about Adam and Eve (I was raised Catholic after all). My children, now, think about Elsa from Frozen or Kirikou. That’s our Gang of Four.” 

As a child she had to flee Italy. It was the time when the children of the wealthy risked being kidnapped, the time of the Mafia and the Red Brigade. As a little girl — and this is a period to which my first film refers — I dreamed of being abducted by the head of the Red Brigade, who didn’t like me because I was rich. And then he discovered that you can be rich and good, morally speaking. He met my parents. My parents in turn understood him better. We had a party. A little girl’s fantasy…”
This was the origin of her support for Marina Petrella, former member of the Red Brigade, finally pardoned, after a deal was made between Paris and Rome. 

A word on the Weinstein scandal. A lot of good has come out of it, obviously.” She is thinking first and foremost about the hundreds and thousands of women who go to work sick with fear and who are finally, she hopes, going to be protected and defended. But when it comes to “ deleting ” Kevin Spacey (summarily) from the nearly finished Ridley Scott film, she can’t agree.
She half-smiles : if everyone starts donating their fees and backing out of Woody Allen films, I’m ready. I’ve been waiting for his call for 20 years. And for me what’s important is what his partner thinks. With everything she says. It’s her life and she doesn’t seem to have been that unhappy these past twenty years, whereas everyone else has been out for revenge.”

It’s time to go. But we’ll see each other again? “ Yes ”, Valeria says to Boris, Edwin and Pierre, as affectionate and delighted as overgrown children. Say, Valeria, taking pleasure in another’s misfortune in German, isn’t that Schadenfreude? Yes, maybe, but I’m not sure I want to remember. It’s not a very honourable sentiment.” And she laughs. Smiles. And her gaze wonders far beyond Place Vendôme.

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